JDD. « Si nous partons désunis, alors nous sommes la gauche la plus bête du monde »

JDD. « Si nous partons désunis, alors nous sommes la gauche la plus bête du monde »

Par Arthur Nazaret

Alors que le Parti socialiste tient ce dimanche son conseil national, Olivier Faure revient dans le JDD sur le plan de relance annoncé par le gouvernement. « Ce ‘pognon de dingue’ ne peut pas servir à reconstruire en moins bien la France d’avant! », s’alarme-t-il. Le premier secrétaire du mouvement, qui sera candidat à sa réélection lors du prochain Congrès, évoque aussi la présidentielle de 2022 et plaide, une nouvelle fois, pour un candidat commun de la gauche et des écologistes. « Le risque de la course en solitaire, c’est d’échouer et de s’échouer », met-il en garde.

Le plan de relance est inédit : cent milliards d’euros pour relancer l’économie. Vous dites bravo?
Ces 100 milliards devraient être une chance pour changer de monde, faire muter l’économie, opérer la transition écologique et changer la vie des premiers de corvée. Au lieu de quoi la crise est utilisée pour supprimer sans conditionnalité écologique et ­sociale les impôts de production des entreprises. Ce montant est historique, mais qu’en fait Emmanuel Macron? Ce « pognon de dingue » ne peut pas servir à reconstruire en moins bien la France d’avant!

Que proposez-vous?
Quand on regarde ce plan, ce qui est révoltant c’est qu’il n’y a rien pour les plus modestes, qui pourtant réinvestissent directement dans le circuit économique. Revalorisons les « héros » de la crise sanitaire. Ouvrons le RSA aux jeunes dès 18 ans. C’est quoi, une société où les jeunes mendient leurs repas? Ne faisons pas de la génération Covid une génération sacrifiée. Pourquoi le revenu de base proposé par 18 départements socialistes ne reçoit-il pas l’autorisation d’expérimentation? Baissons, pour un temps, la TVA sur les produits de première nécessité. Le gouvernement conservateur allemand l’a fait, pourquoi pas nous? Mettons en place une « prime climat » pour en finir avec les logements qui sont des passoires thermiques. Pour les salariés, l’économie d’énergie représentera un quasi-treizième mois de salaire. Pour l’emploi, c’est du travail artisanal non délocalisable. Pour l’environnement, c’est moins de rejet de CO2. C’est gagnant-­gagnant-gagnant.

 

Par quels moyens financer toutes ces propositions?
C’est le cœur du problème. Qui paie la facture à la fin? Emmanuel Macron se refuse à aborder la question fiscale. Il ne veut pas remettre en question les cadeaux offerts aux débuts du quinquennat aux ultra-riches. Un ISF vert aurait pu par exemple servir à financer un vrai plan de rénovation énergétique. Une taxe exceptionnelle sur les sociétés autoroutières aurait pu financer le développement du fret ferroviaire… La France reçoit 40 milliards de l’Union européenne, mais elle devra rembourser avec intérêts sur trente ans. Qui remboursera? La France freine des quatre fers la création d’une taxe sur les transactions financières qui pourrait rapporter 50 milliards par an. Le gouvernement ne veut pas que les mouvements les plus spéculatifs – réalisés par des algorithmes – soient taxés. Pourtant, ils ne servent pas l’économie réelle! Vous trouvez normal d’être prélevé du taux de TVA pour acheter des pâtes et que rien ne soit demandé à ceux qui vivent de la spéculation? Ces 50 milliards sur trente ans permettraient à la fois de rembourser la dette européenne et de financer la lutte contre le changement climatique.

Comment comptez-vous vous faire entendre dans ce débat?
En étant le premier secrétaire du PS et en affirmant haut et fort les positions des socialistes.

Justement, votre parti doit tenir son congrès. Quand annoncerez-vous enfin une date?
Je proposerai dimanche que le congrès ait lieu à la mi-décembre.

Serez-vous candidat à votre réélection?
Oui. Le travail de refondation n’est pas achevé.

C’est‑à-dire?
Depuis deux ans que j’ai été élu premier secrétaire, après le quinquennat de François Hollande, nous avons franchi plusieurs étapes : nous avons réintégré le cœur de la gauche. Nous avons joué notre survie au moment des européennes. Les municipales ont montré notre résilience. Maintenant, le temps est venu de la réaffirmation de notre identité, articulé au nécessaire rassemblement des forces de la gauche et de l’écologie. Le rassemblement, ce n’est pas la reddition ou la dilution. Le rassemblement, ce n’est pas l’ingestion puis la digestion d’un parti par un autre. C’est la capacité à négocier un contrat où chacun est respecté pour ce qu’il apporte et où des objectifs communs clairs sont fixés.

 

Le « rassemblement », tout le monde dit le souhaiter mais personne ne veut le faire…
Pas nous. Nous l’avons fait à chaque échéance. Européennes, municipales. Et maintenant nous y sommes ouverts dès le premier tour des régionales et des départementales. Nous voulons aller vers une coalition de projet dès aujourd’hui pour rendre possible une candidature unique en 2022. Le rassemblement, c’est la seule équation gagnante pour 2022.

Ça veut dire qu’en 2022 le PS pourrait soutenir un candidat écologiste?
Ça veut dire qu’après avoir négocié un projet commun il faudra choisir celui ou celle qui est le ou la meilleur(e) pour l’incarner. A chacune et à chacun de se montrer capable d’incarner ce bloc social, écologique, démocratique, féministe, et européen.

Aux régionales, les écologistes veulent partout être tête de liste. Votre rassemblement est déjà caduc…
Moi, je ne dis pas socialistes partout, écologistes nulle part. Aux dernières régionales, nous sommes partis désunis face à Xavier Bertrand et Christian Estrosi. Résultat, pour faire battre le FN, nous avons retiré nos listes du second tour et nous avons disparu du conseil régional. Que ceux qui à gauche ou chez les écologistes ont envie d‘appeler en 2021 à voter pour Bertrand ou Muselier lèvent la main. Je doute qu’ils soient nombreux. Si nous partons désunis, alors nous sommes la gauche la plus bête du monde.

Comment choisir votre candidat commun pour 2022?
Avancer un mode de désignation dès aujourd’hui, c’est relancer la course des petits chevaux à la présidentielle. Les portes doivent être grandes ouvertes aux hommes et femmes de gauche et aux écologistes. Et aussi aux syndicalistes, aux associatifs, aux citoyens… Tous sont les bienvenus. Les idées neuves ne sont pas l’exclusivité des partis. J’observe avec grand intérêt ce qui se passe autour des collectifs pour le « pouvoir de vivre » et « plus jamais ça ». Avançons avec ceux qui pensent que nous n’avons plus le temps pour des querelles médiocres.

Y compris le mouvement de Jean-Luc Mélenchon?
C’est à Jean-Luc Mélenchon de se déterminer. Pour l’instant, Jean-Luc Mélenchon a un candidat : lui-même. Il a un projet, le sien, et il demande à tout le monde de s’aligner. C’est une conception curieuse du rassemblement.

Jean-Luc Mélenchon déclare se sentir « l’âme d’un candidat commun ». Ça va pourtant dans votre sens?
Comment peut-il dire « je veux rassembler les gauches et les écologistes pour rassembler les Français » tout en commençant par exclure le PS et une partie des écologistes, accusés de « capitalisme vert  »? Il est dans le rejet, là où moi je parle projet. Bien sûr, ça risque de frotter! Car il y a chez les Insoumis des clarifications à faire. Quand j’entends par exemple Mélenchon condamner d’un même tweet Valeurs actuelles et Marianne ou Charlie Hebdo, je suis inquiet. Assimiler deux journaux républicains et universalistes à l’extrême droite, c’est une faute. Alors il ne faut pas avoir de pudeurs de gazelle quand il s’agit de sortir de l’ambiguïté. Ça irrite Jean-Luc Mélenchon que je le dise, mais il ne peut pas exiger de la terre entière des clarifications et refuser les éclaircissements indispensables concernant les Insoumis.

L’écologiste Yannick Jadot dit que sa famille est la gauche, et en même temps il semble prêt à partir en solitaire…
Si Yannick Jadot veut être le candidat de sa seule formation politique, très bien. Il le sera peut-être, mais ça n’entraînera aucune dynamique. Personne ne s’imposera en cherchant à obtenir la simple reddition de ses potentiels concurrents. Il faut d’abord un cap collectif. Le risque de la course en solitaire, c’est d’échouer et de s’échouer.

 

Pourquoi vouloir à tout prix un candidat commun dès le premier tour de la présidentielle?
Si nous laissons se multiplier les candidatures, nous n’éviterons pas une catastrophe nucléaire : une troisième absence de la gauche au second tour en vingt ans. Pour notre famille, ce ne sera pas « le printemps de la gauche et de l’écologie », mais l’annonce d’un terrible été meurtrier.

François Hollande peut-il être un recours?
Le meilleur candidat est celui qui sera en capacité d’incarner le rassemblement de la gauche et des écologistes et le renouvellement.

Partagez-vous l’analyse de Lionel Jospin sur la dérive libérale du PS, notamment lors du quinquennat de François Hollande?
Lionel Jospin a résumé ce que beaucoup pensent. De son côté, le PS, sous mon impulsion, a aussi exercé son « droit d’inventaire » du quinquennat précédent. Le but n’était pas de condamner, mais de tirer les leçons de notre échec collectif et d’entendre ce que les Français nous ont exprimé avec clarté puisque pendant huit ans, et jusqu’aux dernières municipales, nous n’avions jamais plus connu de victoires. Maintenant, ce temps-là est derrière nous. Il faut maintenant rendre une espérance à celles et ceux qui veulent un monde d’après. Et pour ce monde d’après, il faut une gauche d’après.