Les calculs de Nicolas Sarkozy après le vote sur les retraites

Jeudi 28 octobre. Il n’est pas quatorze heures. Quelque part entre Concorde et République. Ils sont au bout du wagon mais leur enthousiasme est si communicatif que le reste de la rame s’est tourné vers eux. Ils sont trois étudiants qui arborent un brassard de coton jaune. Sur la banquette qui leur fait face, une septuagénaire aux longs cheveux teintés de noir a entamé la conversation. De leurs vingt ans, ils veulent faire un engagement. Ils s’enflamment et commentent les arguments qui leur sont opposés.
–    On nous parle des autres pays, mais si la France a aussi bien résisté à la crise c’est justement parce que nous avons un modèle social plus performant. Les autres pays, ils réfléchissent à la manière de nous imiter, et nous pendant ce temps là on nous demande de nous aligner sur ce qu’il y a de moins social !
–    Comment on va faire pour trouver du boulot si les plus anciens doivent travailler plus longtemps. Et d’ailleurs les vieux ils ont déjà du mal à en trouver eux-mêmes, du boulot, après cinquante ans.

Ils parlent comme des mitraillettes. Parfois ils s’égarent dans les comparaisons historiques…
–   Justement Obama, il vient de réformer le système de santé américain, et bien les Républicains, ils tentent de le discréditer comme ils ont fait pour Allende au Chili, assène le jeune homme qui porte un sac kaki marqué CCCP en bandoulière.
La mamie ne peut s’empêcher de lui retourner dans un sourire qu’elle « espère que cela finira moins mal »

A République ils joignent leur énergie au flot des manifestants qui remontent des galeries vers la surface. Dehors le soleil, l’odeur entêtante des merguez grillées et déjà les sonos qui crachent les tubes de cet automne social.

Incontestablement il y a moins de monde pour ce septième rendez-vous avec la rue. La veille, le vote définitif de la loi par l’Assemblée Nationale a cassé l’élan. La foule est moins compacte. Elle est surtout moins joyeuse. L’amertume monte. L’extrême gauche tente de la canaliser en la radicalisant. Les amis d’Arlette ont affiché sur le parcours des panneaux qui affirment « ce que le Parlement a fait, la rue peut le défaire ». Le NPA appelle à la grève générale jusqu’à la victoire.

Les mines sont plus grises. On lève encore le poing, mais les yeux sont baissés. Il y a l’humiliation de s’être battus sans avoir rien obtenu. Il y a la colère d’avoir perdu des jours de salaires sans avoir été entendus, alors même que tous les sondages témoignaient de l’écrasant soutien au mouvement social.

Les syndicats ont conduit le mouvement avec beaucoup de sang-froid et de sens des responsabilités. Elles ne sont pas payées de retour. Elles aussi ont pu espérer une autre sortie de crise. Elles ont pu croire que le vieux conseiller Soubie saurait rappeler au Président la nécessité de ne pas envoyer vers un mur les organisations de salariés, indispensables au dialogue social. Qu’il saurait trouver les mots pour convaincre de l’intérêt de maintenir la crédibilité de confédérations interprofessionnelles qui ont la mémoire de l’histoire sociale, qui sont capables d’organiser une confrontation pacifique et savent rechercher le compromis. C’est toujours une faute que de se priver d’interlocuteurs qui ont la culture de la négociation.

Dans son bureau de l’Elysée, Nicolas Sarkozy a fait un autre calcul. Le président est déjà en campagne pour sa réélection. Comme la dernière fois, il procède méthodiquement, par étape, à la conquête des Français, découpés scientifiquement en segments d’opinion. Il y a eu Grenoble pour rassurer les électeurs du FN. Il y a maintenant la réforme des retraites pour réconforter le cœur de l’électorat de droite sur sa fermeté et sa capacité à agir. C’est sur ces Français-là que le chef de l’Etat a l’œil rivé en cette fin octobre.

Aux autres, il prépare une autre séquence. Celle qui viendra après le remaniement ministériel. Depuis plusieurs jours déjà, les ministres répètent à l’envie que la période qui vient sera « sociale ». Maintenant que l’essentiel a été acté, la table des négociations va pouvoir s’ouvrir…

De son fauteuil, Nicolas Sarkozy jette un œil sur les notes qui lui sont adressées sur l’état du mouvement. Il guette les premières lézardes. Il savoure ce moment où la gauche de la gauche tentera de maintenir des mouvements minoritaires et radicalisés qui s’opposeront à la gauche de gouvernement toujours trop tiède et suspecte de ne pas vouloir se battre jusqu’au dernier sang.

Après avoir cru à la résignation des Français au printemps, cherché à prendre de vitesse la contestation l’été venu, il compte maintenant sur la division syndicale et politique.

Tout l’enjeu pour la gauche est là. Maintenir son unité pour faire de 2012 le point de départ d’un nouveau projet. En l’absence de quoi, nous entrerions dans un très long hiver social.

Est-il responsable de laisser manifester les jeunes ?

Nicolas Sarkozy et ses amis ont soigneusement anglé leur riposte au mouvement social sur les retraites. Depuis hier soir, tous les leaders de l’UMP pilonnent consciencieusement avec les mêmes mots une opposition qualifiée « d’irresponsable » parce qu’elle inciterait les jeunes à descendre dans la rue.

Ce faisant, la majorité commet une erreur récurrente. Chaque fois qu’elle se refuse au dialogue, elle imagine des complots trotskistes, des manipulateurs socialistes, et au final des jeunes sous influence.
En 1986, Louis Pauwels avait commis un article fameux dans le Figaro Magazine. Il s’en prenait à la génération qui défilait contre la loi Devaquet en lui expliquant qu’elle était atteinte de « sida mental ». On connaît la suite.
La droite a beaucoup de culot parce que quand elle manifestait contre le PACS ou plus loin contre un service public de l’éducation, laïque et unifié, elle n’a jamais hésité à enrôler les plus jeunes dans ses combats. Ceux qui ont vécu ces moments se souviennent des cars de collégiens et lycéens.

Il est en vérité extravagant de ne pas reconnaître aux jeunes la possibilité de s’inscrire dans le débat public. Nous passons notre vie à tenter d’intéresser les jeunes à la politique et lorsqu’ils manifestent, nous devrions ni les entendre ni tenir compte de leur avis ? Sans doute ne connaissent-ils pas le détail du projet, mais leur malaise est profond et ne peut être traité par le mépris. Et pour tout dire, je ne suis pas certain que les Français qui soutiennent la réforme aient davantage lu son contenu.

Ensuite sur le fond. Il est faux de prétendre que ce projet ne les concerne pas. Il les concerne parce qu’il concerne tous les Français. Il les concerne aussi spécifiquement et ce pour trois raisons principales :

1.    Le projet actuel ne garantit les retraites que pour les Français qui sont nés jusqu’à la fin des années 1950. Comme le financement proposé par Eric Woerth repose quasi exclusivement sur les cotisations, cela signifie qu’après 2018, d’autres reculs d’âge sont à prévoir. En clair, avec le projet gouvernemental, il faudra encore reculer les deux bornes d’âge de 62 ans et de 67 ans.
2.    Ce recul du départ de l’âge à la retraite concerne les jeunes parce que tous les anciens qui vont rester au travail vont retarder leur entrée dans la vie active. Ils rentreront donc plus tard, mais devront partir aussi beaucoup plus tard pour atteindre, avec des carrières hachées et précaires, l’âge de départ sans décote.
3.    Le gouvernement a prévu de siphonner le fonds de réserve des retraites alors qu’il état justement prévu pour faire face aux futurs pics démographiques et bénéficier aux générations futures. En gros le gouvernement sacrifie au présent ce qui était destiné à l’avenir.

Comme beaucoup de Français, une part de la jeunesse se sent plus qu’abandonnée, elle se sent trahie par le pouvoir actuel. Il serait temps que le gouvernement écoute et réponde, c’est la seule et unique façon de dégonfler le mouvement social. Les polémiques sont aussi vaines qu’irresponsables.

Retraites, ISF, collectivités locales, dette sociale, la majorité UMP à la rue…

Il y a un signe qui ne trompe pas. Quand les députés UMP se lèvent pour applaudir leurs orateurs pendant la séance des questions d’actualité, quand elle serre les rangs de manière ostentatoire c’est que son enthousiasme est inversement proportionnel à son embarras. Retour sur une journée noire pour la droite.

9:30 Conférence des présidents (bureau de l’Assemblée + présidents de groupe + ministre des relations avec le Parlement). Le Président fait face à ses seuls amis politiques depuis que la gauche a décidé de ne plus y participer, faute d’intérêt. La majorité seule face à elle-même ne s’en sort guère mieux. La réforme territoriale fait l’objet d’un âpre débat entre sénateurs et députés. La Commission mixte paritaire qui devait avoir lieu dans les prochains jours est repoussée en novembre, en attendant une impossible conciliation des points de vue (notamment autour du projet de conseiller territorial et sur la clause de compétence générale des collectivités territoriales).

11:00 Réunion du groupe socialiste. Une part de l’ordre du jour est consacrée aux dissensions de l’UMP sur l’encombrant bouclier fiscal. Ils sont nombreux à remonter de leurs territoires avec ce message « il faut en finir avec ce boulet politique ». Mais la droite reste la droite et les « rebelles » proposent d’en finir avec un cadeau fiscal en le compensant par la suppression de l’ISF (4 milliards par an)… Ils sont fous ces romains !

15 :00 Les premiers comptages arrivent. Tous concordent. Police comme manifestants. Le ministère de l’Intérieur admet une augmentation de la participation de près de 25%. Dans l’hémicycle les socialistes, les communistes et les verts concentrent leurs questions sur les retraites et appellent à l’ouverture de véritables négociations. Quand Jean-Marc Ayrault salue les « millions de salariés dans les rues de France », la droite hurle « 10, 15, 100 », masquant son inquiétude par l’ironie. François Fillon répond. L’air est connu, celui du courage et de la seule réforme possible, celui de la responsabilité du gouvernement contre l’irresponsabilité des socialistes. Les députés UMP se lèvent pour l’applaudir. Jean-François Copé qui goûte peu au nouveau succès de son meilleur concurrent reste assis. Xavier Bertrand, pour une fois d’accord avec lui reste plongé dans ses lectures.

17 :00 débat sur la gestion de la dette sociale. L’Assemblée vit un moment singulier. Les commissions des Finances, des affaires sociales et des lois viennent de rejeter la proposition du gouvernement  de prolonger la durée d’amortissement de la dette sociale de quatre ans. De quoi s’agit-il ? La CADES (caisse d’amortissement de la dette sociale) a été créée en 1996 pour reprendre les déficits sociaux, financés par la création de la CRDS. L’échéance était initialement prévue pour 2009. En 1998, l’échéance a été repoussée en 2014, puis en 2004 repoussée  2021. En 2005 une loi organique a été votée à l’unanimité pour que tout nouveau transfert de dette à la CADES soit accompagné d’une augmentation des recettes de la caisse pour ne pas accroitre la durée d’amortissement de la dette sociale et éviter de transférer aux générations futures la dette sociale… c’est le très orthodoxe président UMP de la commission des lois qui le dit : jamais sous la Vème République, le gouvernement n’avait demandé au Parlement d’endosser pareille responsabilité…

Après le siphonage du fond de réserve des retraites qui était destiné à financer le pic démographique de 2020, le transfert de la dette sociale sur nos enfants et petits enfants… Qui a dit que les lycéens et les étudiants n’avaient pas de raisons de se mettre en colère ?

Les coulisses du débat sur les retraites (2) Nuit de folie…

Mardi 14 septembre. La nuit est douce. Dehors, les jets d’eau fonctionnent sur les pelouses des jardins qui donnent sur la salle des quatre colonnes et créent une atmosphère paisible qui tranche avec la virulence des débats dans l’hémicycle.

A la violence de la confrontation, s’ajoute une tension qui a pour objet le calendrier d’adoption du texte.

Depuis vendredi dernier, le président de l’Assemblée qui résume son travail à celui d’un chef de gare n’a qu’une obsession : tenir l’engagement pris auprès de Nicolas Sarkozy de faire voter le texte sur les retraites mercredi à 15 heures…

Vendredi, il avait déjà donné, depuis Ottawa, la consigne de prolonger les débats jusqu’au petit matin pour épuiser le débat avant le week-end. Il avait fallu la menace des députés socialistes de quitter la séance et surtout le métier et le sang froid de Maurice Leroy (député Nouveau Centre et… ancien secrétaire général du groupe communiste) qui présidait ce soir là pour éviter la tentation du passage en force.

Lundi soir, Bernard Accoyer est venu superviser lui-même les travaux. Toujours préoccupé par l’horaire de fin des débats, il entame un bras de fer. Il est plus d’une heure lorsque les socialistes décident de s’inscrire en masse sur l’article 25 portant sur la pénibilité. Les députés UMP s’imaginent avoir un répit de deux heures sans votes et partent se reposer. Erreur d’appréciation. Une fois assurés de leur départ, tous nos intervenants renoncent à leur temps de parole et la discussion sur les amendements doit reprendre. Madame Rosso-Debordebord, porte parole de l’UMP s’élance vers son micro pour demander une suspension de séance de 20 minutes, le temps de battre le rappel des troupes.  A deux heures vingt, la droite est obligée de constater que les pyjamas ont été plus attractifs que l’hémicycle. Minoritaire, Bernard Accoyer est contraint de lever la séance pour éviter au gouvernement l’humiliation de votes contraires.

Cette nuit, tout est enfin prêt à droite. Les députés de la majorité ont été prévenus et mobilisés. La séance ne s’interrompra pas. Pas question d’offrir une victoire (symbolique) à l’opposition en différant de quelques petites heures le vote solennel sur l’ensemble du texte.

La buvette ne désemplit pas. Les cafés sont servis au litre. A une heure du matin Jean-Marc Ayrault intervient pour faire un point sur les apports du débat. A droite chacun comprend que le discours sera long. Aussi long que les une heure, neuf minutes de temps de parole qui lui restent. Dans l’hémicycle les socialistes sont de plus en plus nombreux. Le sentiment de participer à une séance historique est plus fort que la fatigue. Pourtant dans les couloirs, quelques députés et collaborateurs s’écroulent progressivement de fatigue. Les banquettes de la salle des conférences sont squattées par celles et ceux qui ne supportent pas physiquement cette marche forcée absurde.

A 7 heures, le temps de parole de l’opposition est épuisé. Les amendements sur le travail des seniors,ou la retraite des femmes ne peuvent plus être défendus. Les députés invoquent alors l’article 49.13 du règlement qui offre la possibilité pour chaque député de s’inscrire pour cinq minutes afin d’exprimer le sens de son vote. Accoyer fulmine. Toute la nuit socialistes, verts, communistes et radicaux se sont coordonnés pour organiser les prises de paroles tout au long de la journée. Les premiers orateurs se succèdent à la tribune.

C’en est trop pour Bernard Accoyer, qui les nerfs à vif, choisit le passage en force. Jean-Marc Ayrault tente de le raisonner : « – Ne fais pas n’importe quoi Bernard…», excédé le président de l’Assemblée lui bégaie à plusieurs reprises  – « je prendrai mes responsabilités ». A 9h30 il interrompt la séance, et annonce en violation d’un règlement qu’il a pourtant lui-même fait adopter, que les 142 députés inscrits n’auront pas le droit de s’exprimer.

C’est la faute. Impardonnable. A l’Assemblée, on ne partage pas les mêmes idées, mais la règle c’est le respect de tous, chacun portant une parcelle de la souveraineté nationale. Le rôle du Président de l’Assemblée consiste à protéger le cadre démocratique, ce qui revient d’abord à compenser les excès du fait majoritaire par le respect des droits de l’opposition. En 1992, Henri Emmanuelli avait mis sa propre démission dans la balance pour que Philippe Séguin puisse s’exprimer dans les meilleurs conditions dans le débat préalable à la ratification du traité de Maastricht.

A 11 heures, le groupe socialiste se réunit en présence de Martine Aubry. Les visages sont tirés. La colère est palpable. Les députés sont unanimes à réclamer la démission sans délai d’un président qui a « trahi sa fonction« . Quelques minutes plus tôt, Bernard Accoyer a bien tenté par un appel téléphonique à Jean-Marc Ayrault d’acheter sa clémence. « non Bernard, tu as été trop loin, tu ne t’es pas comporté comme le président de notre assemblée, mais comme un vulgaire chef de clan. Cette fois c’est la rupture »lui a répondu le président du groupe. Dans son discours de l’après-midi, Jean-Marc Ayrault n’entamera d’ailleurs pas son discours par le traditionnel « M. Le Président ». Dans toutes les têtes, ce président-là n’est plus que le servile exécutant de l’Elysée.

L’idée est émise de lui tourner le dos lors de son arrivée dans l’hémicycle. Mais vite abandonnée. La force de l’image risque de se retourner contre ses auteurs. C’est une attitude responsable et digne qu’il faut afficher face à un pouvoir qui joue lui des réflexes anti parlementaristes d’une part de l’opinion.
Madeleine et Samia sont chargées de trouver un rouleau de plusieurs centaines de mètres de tissu tricolore pour ceindre l’ensemble des députés du groupe. L’idée vient du groupe communiste avec lequel la liaison est permanente.

A quinze heures, c’est Jean-Marc Ayrault qui expose la vision des socialistes et radicaux. Alors que Jean-François Copé réalisera quelques minutes plus tard une intervention sans fond, destinée aux seuls parlementaires, dans laquelle il tente d’expliquer qu’il  n’est pas « dupe » du jeu supposé des socialistes, le député de Nantes argumente :

« Je monte à cette tribune que Bernard Accoyer vient d’interdire à 142 représentants de la Nation.

Nous étions dans un débat essentiel, celui portant sur l’avenir de nos retraites.
Mesdames et messieurs de la majorité, comme vous, nous pensons une réforme indispensable.
Comme vous nous constatons que la réforme Fillon n’a pas tenu ses promesses et que 7 années après son adoption, son échec rend nécessaire une nouvelle loi. Mais contrairement à vous, nous n’acceptons pas que le poids et le prix de la crise soit supporté par ses victimes. Nous n’acceptons pas que 95% du financement repose sur les classes populaires et moyennes tandis que vous continuez de protéger madame Bettencourt avec un bouclier fiscal. Nous n’acceptons pas que celles et ceux qui ont le plus souffert au travail, perdu leur santé pour construire notre Nation, créer de la richesse dans notre pays soient aujourd’hui les laissés pour compte d’une réforme aussi injuste qu’inefficace. Nous n’acceptons pas que les jeunes générations fassent les frais de votre imprévoyance, que les fonds qui leur étaient destinés soient siphonnés et qu’ils soient ainsi sacrifiés.

Dans ce débat nous sommes entrés avec nos propositions. Nous avons conduit une confrontation projet contre projet. A aucun moment, il n’y a eu la tentation de l’obstruction. Peut-on d’ailleurs parler d’obstruction lorsque le temps du premier parti d’opposition est limité à 20 petites heures sur un sujet aussi sensible alors que les décisions qui seront prises affecteront directement et durablement la vie de nos concitoyens ? Peut-on parler d’obstruction lorsque les députés de l’opposition demandent simplement à exercer leur droit d’expression individuel de 5 minutes et que l’usage de ce droit aurait simplement eu pour effet de repousser ce vote de quelques heures ?

Ce qui s’est passé ce matin est grave. Pas pour nous, parlementaires de l’opposition. Ce qui s’est passé est grave pour ces millions de Français qui nous ont élu et dont la voix mérite autant de respect que celles de la majorité.

Il n’y a pas de démocratie sans pluralisme des courants d’opinion et d’expression ! Voilà pourquoi la Constitution et les règlements reconnaissent des droits aux députés de l’opposition. Que devient notre démocratie lorsque ces droits sont ainsi bafoués ? Que devient notre démocratie lorsque la minorité au Parlement est ainsi sommée de se taire ?

Cette décision inqualifiable de Bernard Accoyer est au fond dans la droite ligne des dérives actuelles du pouvoir.  Aujourd’hui, notre République est abîmée. Notre République perd ses repères lorsque des ministres confondent l’intérêt général et l’intérêt de l’UMP, lorsque la justice est instrumentalisée, lorsque les violations des droits fondamentaux valent à la France des rappels de l’ONU et de l’Union européenne, lorsque la liberté de la presse est malmenée par l’utilisation illégale des services secrets, lorsque la souveraineté des élus de la Nation est méprisée…

Au fond, nous faisons face à une crise morale et politique dont monsieur Woerth est devenu le symbole. Nous assistons à une confusion de certains intérêts et du pouvoir d’Etat.

Plus les Français découvrent cette toile qui s’est tissée du Fouquet’s au Bristol, et moins vous supportez les contre-pouvoirs. Uns à uns vous tentez de les briser :
•    Hier c’était la mise en cause du travail de la presse, qualifiée de fasciste, qui créait le malaise et maintenant c’est votre silence assourdissant qui indigne lorsqu’aucun d’entre vous n’ose s’inquiéter de circulaires discriminatoires prise par le cabinet d’un ministre qui a lui même été condamné récemment pour ses propos racistes.
•    Aujourd’hui c’est la parole confisquée à des parlementaires qui osent prétendre qu’une autre réforme des retraites est possible.
•    Demain c’est vous mesdames et messieurs les députés de la majorité à qui l’on tordra le bras pour accepter la déchéance de nationalité pour ces Français d’origine étrangère.

Les Français doivent comprendre que si nous ne sommes pas parvenus aujourd’hui à faire entendre leurs revendications, leur exaspération et leur colère, cela ne doit pas les conduire à la résignation ou à l’abattement.

Chaque jour, ici et par delà ces murs où l’on bafoue la démocratie, avec eux, avec l’ensemble de la gauche, nous continuons à nous mobiliser et à nous battre, nous ouvrons d’autres voies qui sont celles du renouveau et de l’alternance.

Ensemble, nous devons remettre la République à l’endroit ».

La gauche applaudit debout. La droite hurle. Quelques instants plus tard, la majorité adopte le projet en première lecture sans enthousiasme. Nombre d’entre eux espèrent que le plus dur est passé. Le feuilleton Woerth pèse dans toutes les têtes…

(A suivre).

les coulisses du débat sur les retraites (1)

Lundi 6 : Woerth or not Woerth ?

Ils sont arrivés dès lundi soir pour éviter la paralysie des transports du lendemain. Les députés socialistes examinent au second sous-sol de l’Assemblée les conditions du débat sur les retraites. La question est posée de savoir comment traiter les dernières révélations de la presse sur l’affaire Woerth/ Bettencourt ? Très vite tous les violons s’accordent. Il faut centrer les questions d’actualité du lendemain sur la réforme et éviter que la droite esquive le débat en se réfugiant dans la polémique.

Dehors l’UMP s’inquiète de cette réunion inhabituelle un lundi. La rumeur court que les socialistes vont récuser le ministre du travail à l’ouverture du débat !

Mardi 7 : Projet contre projet.

Dans la rue plusieurs millions de salariés, de retraités, du public et du privé, défilent entre Paris et Province.

Dans l’hémicycle Jean Marc Ayraullt pose la première qustion de la session extraordinaire : « Une autre réforme, juste et durable, est possible. Cette réforme, vous auriez pu, vous auriez dû chercher à la construire avec l’ensemble du pays. C’est l’inverse qui s’est passé. C’est une faute. J’accuse le gouvernement de ne pas avoir joué sincèrement le jeu de la négociation avec les syndicats, comme avec les partis d’opposition ».
Le Premier Ministre se lève, et pour la première fois, il reconnaît que c’est un débat qui oppose deux projets alternatifs.

Mercredi 8 : l’opération de com de l’Elysée.

A 11 heures, le président de la République et son conseiller social convoquent la presse pour évoquer des amendements dont personne ne dispose. A 15 heures, le ministre du travail intervient en séance pour donner de vagues orientations. Le président de la commission des affaires sociales refuse de réunir sa commission, séance tenante, pour examiner les nouvelles dispositions annoncées.

Nous assistons à une manoeuvre de diversion et de manipulation de la cellule de communication de l’Elysée : comme par hasard le détail des mesures ne sera connu des parlementaires et des journalistes qu’au moment où toute la presse aura bouclé. Aucune analyse sérieuse n’aura pu être produite avant les 20h, et demain les journaux ne pourront que commenter la communication présidentielle.

Les socialistes refusent de se prêter à cette opération en retirant tous leurs intervenants de la discussion générale. Ils conservent  ainsi leur temps de parole pour la discussion des articles. La discussion de l’après-midi montre sa vacuité, l’Assemblée étant condamnée à débattre d’un projet dont elle ne connaît toujours pas l’intégralité.

La droite croit flairer un mauvais coup. S’imaginant que ce retrait augure du dépôt d’une motion référendaire, elle occupe la tribune pour permettre aux collaborateurs de l’ump de battre le rappel des troupes.

Jeudi 9 : La facture de la crise.

Dans l’hémicycle, le ministre du travail s’accroche à son banc, dernier espace que lui laisse le président. La veille en commission, il était tellement confus que plusieurs députés se sont demandés si il ne découvrait pas les amendements sur la pénibilité.

Comme dans tous les débats parlementaires, sous le feu des questions, la vérité apparaît par petites touches. Le ministre finit par reconnaître que les mesures prises aujourd’hui ne sont pas commandées par des questions démographiques, celles-là ont été soldées avec le passage de 150 à 166 trimestres de cotisations entre 1982 et 2020. La réforme d’aujourd’hui est justifiée par la crise argumente E. Woerth. « Et bien nous, nous n’acceptons pas que vous présentiez la facture de la crise financière à celles et ceux qui en sont les victimes et que dans le même temps vous préserviez celles et ceux qui s’en sont rendus complices ou responsables ! » assène Jean-Marc Ayrault.

20 :30 les députés socialistes se sont rassemblés autour d’un téléviseur pour voir l’émission « A vous de juger ». Fillon est jugé trop technique, presque détaché par rapport à un sujet qu’il défend par fonction. Il ne semble se libérer que quand Arlette Chabot l’interroge sur son avenir à Matignon. La surprise vient de Ségolène Royal. Toute la journée Guillaume Garot, le jeune député-maire de Laval est venu collecter les derniers éléments du débat pour brieffer sa patronne. Marisol Touraine, responsable du texte pour le PS, lui a fait passer ses notes. Jean-Marc Germain le directeur de cabinet de Martine Aubry lui a fait parvenir un dossier. Les députés socialistes qui suivent la retransmission ne sont pas connus pour être les plus fervents partisans de la présidente de Poitou Charente. Mais ce soir tout le monde loue le ton offensif, la précision et le souci du concret. Verdict : elle n’a pas été bonne… elle a été excellente.

Vendredi 10 l’UMP face à ses contradictions.

Enfin on aborde l’article 5, celui qui déplace l’âge légal de 60 à 62 ans. Derrière Pierre Alain Muet député du Rhône, les socialistes dénoncent cette mesure qui est simplement un nouvel impôt prélevé sur les Français. Pas n’importe lesquels. Pas pour les salariés qui, de toutes façons n’auraient pas atteint les 41,5 annuités à 60 ans, pas davantage pour ceux qui ont eu des carrières complètes et qui ne seront jamais contraints d’attendre 67 ans pour partir. « Non, votre nouvel impôt pèsera sur celles et ceux qui vont devoir sur-cotiser au delà des 41,5 annuités, ceux qui ont commencé tôt, ceux qui ont eu les carrières pénibles, ceux qui ont l’espérance de vie la plus faible » rappelle Jean-Marc Ayrault.

Jean Mallot, député PS de l’Allier, exhume le compte rendu d’un débat du 31 octobre 2008 lorsque la place de ministre du travail était occupée par Xavier Bertrand. A l’époque les députés UMP Tian et Bur voulaient relever l’âge légal à 63,5 ans. Et Jean Mallot de donner lecture de l’édifiante réponse de l’actuel secrétaire général de l’UMP : « Si on repousse l’âge légal de départ à la retraite mais qu’on ne change pas les comportements en matière d’emploi des seniors afin de faire coïncider l’âge réel et l’âge légal de départ à la retraite, alors, c’est mathématique, on diminuera le montant des pensions. Etes vous prêt à l’assumer ? »

18h, Coup de théâtre. Un amendement de deux députés UMP, dont la porte-parole de l’UMP sur les retraites madame Rosso-Debord, vient en discussion. Il a pour objet – je cite l’exposé des motifs – d’éviter aux « assurés nés entre le 1er juillet et le 31 décembre 2011 qui, chômeurs de longue durée » vont, du fait de la réforme, « se trouver sans ressources pendant une période de quatre mois, voire plus dans le cas où la fin de l’indemnisation chômage ne coïncide pas avec la retraite initialement prévue ». A la demande du gouvernement les auteurs retirent leur amendement. La gauche le reprend. Il doit donc être soumis au vote. L’UMP vote contre son propre amendement, madame Rosso-Debord y compris. Les pauvres n’ont qu’à se débrouiller !

19h c’est maintenant l’article 6 qui est en discussion, celui qui fixe la borne d’âge de la retraite sans décote à 67 ans. Cette évolution pèsera sur les français qui ont eu des carrières hachées, qui ont connu le chômage, sur les femmes particulièrement qui ont interrompu leur carrière pour élever leurs enfants, sur les épouses d’artisans, ou d’agriculteurs.
Pour ces salariés précaires, il faudra attendre 67 ans pour atteindre le taux plein. Et pour nombre d’entre eux, d’entre elles (un tiers des femmes), il faudra liquider ses droits avant cet âge et pour cela accepter de se voir verser une pension réduite.

Chantal Brunel, députée UMP, prend la parole. Pendant la semaine elle a travaillé avec les services de l’observatoire de la parité dont elle vient de récupérer la présidence. Peu habituée à exprimer une dissidence, elle s’émeut de sa propre audace quand elle reprend pour partie l’argumentation de la gauche. Elle finit son intervention dans un sanglot.

21H30 : Reprise des travaux. On apprend que l’UMP veut passer en force dans la nuit, profitant de la faible présence pour éviter le débat. Le Président de l’Assemblée Nationale est à Ottawa. Jean-Marc Ayrault le joint au téléphone. Bernard Accoyer s’engage à rechercher l’apaisement.
22H : Le président de séance Maurice Leroy confirme à François Brottes, député PS de l’Isère qu’il a eu la consigne directe du même Bernard Accoyer d’aller jusqu’à cinq heures du matin. Sur le projet comme sur la procédure, le double langage est la langue courante à l’UMP…

A suivre.

Pourquoi l’UMP a peur du débat

L’ambiance est électrique. Mais le ministre est débranché. Depuis ce matin le débat a commencé en commissions sur la réforme des retraites. Eric Woerth, hagard, se contente de renvoyer la balle. Ses réponses sont laconiques. Souvent imprécis, il s’excuse devant la commission des Finances en expliquant qu’il a « oublié son dossier » au ministère…

Comme au bon vieux temps du RPR, l’UMP fait front. Sans nuance. Comme chaque fois que la majorité se sent en difficulté, elle a pour  réponse exclusive le passage en force.

Entamer le 20 juillet un débat sur une réforme présentée comme la principale de la législature, il fallait oser. Ils ont osé.

Refuser  la publicité des débats en commission, il fallait avoir le culot de le justifier quand dans le même temps le gouvernement achète à millions des pages ou des écrans de publicité pour vanter une réforme qui n’est même pas votée . Ils ont eu ce culot.

Limiter la parole à un orateur pour l’opposition et par amendement, fixer le temps de parole à deux minutes pour parler de sujets aussi simple que la pénibilité, il fallait assumer l’indécence. Ils l’assument.

Mais de quoi a donc peur la majorité si ce n’est  justement du débat. Pourquoi? parce que l’argument de la droite pour faire avaler la pillule aux Français était simple : il n’y avait qu’une réforme possible.  et donc un choix binaire, celui du courage ou celui de la lâcheté. La droite empruntant évidemment la première voie… Cela supposait une opposition repliée dans une forme de résistance désespérée, repliée sur le discours des acquis, sans vision de l’avenir et des enjeux. Le parti socialiste a, en dévoilant son projet, interdit à l’UMP son meilleur refrain. Pire, son projet alternatif a a le fois le mérite d’être financé, d’être plus juste, plus durable et surtout d’être soutenu par une majorité de Français.

La deuxième raison tient au malaise qui règne au sein de la majorité. En commission des Finances ce matin les divisions internes à l’UMP ont permis aux socialistes de faire adopter un amendement maintenant à 65 ans le départ à la retraite sans décote pour les mères de deux enfants.

Faut-il lâcher prise et renoncer à la discussion? Evidemment non. La discussion – aussi hachée soit-elle – a permis notamment de faire apparaître les points suivants :

  1. La réforme n’est financée que jusqu’en 2018. Woerth a dit « il faut s’habituer à des rendez-vous sur les retraites ». En clair, le passage à 62 ans et 67 ans n’est garanti que jusqu’en 2018. Pour les générations nées après 1959, de nouveaux reculs de l’âge légal sont prévus.
  2. E. Woerth a reconnu le siphonage du fond de réserve pourtant destiné aux générations qui partiront après 2020. « le fond n’a pas été créé pour être regardé » a-t-il déclaré. Les Villepinistes s’en sont également émus par la voix de D. Guarrigues qui présentait un amendement commun avec les députés Goulard et Montchamp.
  3. Les retraites des personnes au carrières fractionnées notamment les femmes vont être pénalisées. Dans les faits on assistera à une baisse des pensions. C’est ce qu’a implicitement reconnu Chantal Brunel (UMP).
  4. Les hauts revenus et les revenus du capital contribueront à hauteur de 2 milliards d’euros en 2020 à la réforme. C’est moins de deux fois l’effort qui va être demandé aux fonctionnaires par l’augmentation de leurs cotisations (4,9 milliards en 2020)
  5. l’argument « c’est normal de passer à 62 ans parce que depuis 1982, l’espérance de vie a progressé de 6 ans » ne prend plus. Depuis 1982, la durée de cotisations est passée de 150 à 162 trimestres, soit 3 ans c’est-à-dire la moitié de l’espérance de vie acquise. Les Français ont déjà payé…

Demain les socialistes reprendront la démonstration. Ils feront progressivement apparaître que cette réforme est dictée par les intérêts du désormais fameux « premier cercle ».

Pourquoi Eric Woerth doit rester au gouvernement

Il y aurait bien un scénario diabolique : Nicolas Sarkozy, conscient de l’impossibilité de maintenir Eric Woerth se poserait non pas la question de savoir si il doit le démissionner, mais quand il doit l’exfiltrer de son gouvernement.

Parfait connaisseur des médias, le chef de l’Etat attendrait la fin du pic médiatique, ce moment où les journalistes ne feraient plus recette avec cette embarrassante affaire Bettencourt. En faisant partir trop tôt son ministre, il se retrouverait en première ligne, rattrapé par l’immixion de son conseiller Ouart dans les démêlés judiciaires de la famille Bettencourt, par ses rencontres à l’Elysée avec le gestionnaire de fortune M. De Maistre, par sa présence au Bristol lors des soirées organisées pour et avec les généreux donateurs de l’UMP… Le Président attendrait don son heure, protégé par son ministre-fusible. Grillé pour grillé, le ministre du travail pourrait bien encore servir à lui éviter la foudre quelques semaines, le temps de clore la session parlementaire et de voir la France passer à autre chose, coincée entre camping, chaises longues et crème solaire.

A la rentrée, il annoncerait un remaniement (après avoir laissé fuiter que ce grand moment n’interviendrait qu’en octobre). Le ou la nouvelle ministre aurait eu tout l’été pour se préparer au débat sur les retraites. L’effet de surprise permettrait de gagner une quinzaine pendant laquelle la presse pourrait commenter la nouvelle « séquence qui s’ouvre » et se perdrait en conjectures pour savoir si Nicolas Sarkozy a « repris la main » ou pas. Le nouveau ministre annoncerait quelques inflexions modestes sur les retraites en espérant que la nouveauté de sa nomination et ces évolutions permettraient d’apaiser une rentrée sociale que l’on pressentait agitée.

Mais Nicolas Sarkozy n’est pas le diable. Et pour une fois, le président n’a pas tort. Il faut maintenir coûte que coûte Eric Woerth. Je m’explique :

  • qui mieux que ce ministre des affaires sociales incarnerait cette confusion entre les milieux d’argent et la droite?
  • Qui mieux qu’Eric Woerth pourrait défendre dans le débat sur les retraites, l’inégal partage de l’effort entre revenus du capital et du travail?
  • Qui mieux que lui pourrait défendre la rigueur pour les modestes et la clémence fiscale pour les grandes fortunes?
  • Qui mieux qu’ Eric Woerth pourrait contribuer à la mobilisation syndicale du 7 septembre? Deux, trois millions de personnes pourraient se retrouver à manifester au choix contre la réforme des retraites ou cette société où l’indécence est érigée en modèle ?

Monsieur le Président, en politique les symboles ont leur importance. Ne nous privez pas de ce ministre qui incarne mieux que tous les autres, votre politique.

le projet de réforme des retraites décortiqué

Dans quelques heures la concertation avec les syndicats s’achèvera. La copie du gouvernement n’aura guère changé. Depuis plusieurs mois, le plan gouvernemental était décidé et la lente distribution d’information n’avait pour objet que de contribuer à briser tout esprit de résistance en installant une forme de fatalisme.

Le projet est donc connu depuis mercredi. Que peut-on en dire? Il est injuste car il fait peser la quasi intégralité du financement sur les salariés et parmi eux sur ceux qui ont eu les carrières les plus fragiles. Il est irresponsable car il n’est pas réellement financé et a pour horizon 2018, c’est à dire après-demain. Le fameux projet qui devait tout régler jusqu’en 2050 n’était qu’une chimère. Pire, après 2018, les caisses du fonds de réserve auront été vidées alors qu’elles devaient servir à garantir les retraites de ceux qui partiront dans les décennies 20 et 30, moment du pic démographique.

Le débat commence, à nous de peser pour obtenir que ce projet ne voit jamais le jour.

A. Un projet injuste
1.    Le relèvement de l’âge de la retraite à 62 et 67 ans

L’âge légal d’ouverture des droits à la retraite passe à 62 ans. Cela aura pour effet de pénaliser les salariés ayant commencé tôt et dont les carrières pénibles ne sont pas prises en compte (cf.A.2)
Le gouvernement a certes prorogé le dispositif de départ anticipé pour les carrières longues, mais ce qu’il dit moins fort c’est que l’âge d’accès sera décalé parallèlement au relèvement de l’âge légal ! En outre seules 50 000 personnes devraient pouvoir en bénéficier en 2011 selon les chiffres donnés par le gouvernement. En bref, les personnes ayant commencé à travailler après 18 ans seront touchées de plein fouet par le relèvement de l’âge légal. Celles qui ont démarré avant pourront partir à 60 ans si elles n’ont eu aucune interruption significative de carrière (chômage), ce qui est peu vraisemblable.

L’âge d’annulation de la décote passe à 67 ans. Pour les femmes aux carrières souvent incomplètes, pour les précaires, pour les jeunes qui entrent de plus en plus tard dans la vie professionnelle, il faudra attendre 67 ans pour atteindre une retraite à taux plein.

2.    La prise en compte de l’invalidité pas de la pénibilité

Alors qu’il s’agissait d’un engagement de François Fillon en 2003, la prise en compte de la pénibilité n’a pas été négociée avec les organisations syndicales.

Il faudra être atteint d’une incapacité physique diminuant sa capacité de travail de 20% « ayant donné lieu à l’attribution d’une rente pour maladie professionnelle ou pour accident du travail » pour bénéficier de la retraite à 60 ans.

Les salariés exposés à des matières dangereuses par exemple devront déjà être atteint d’une affection grave pour pouvoir partir à 60 ans. L’espérance de vie par métier n’est même pas évoquée.

3.    90 % de la réforme financée par les seuls salariés

Les prélèvements sur les revenus du capital et les hauts revenus sont dérisoires. Au total 90 % de la réforme serait en l’état supportée par les salariés à travers les mesures d’âge et le relèvement des cotisations des fonctionnaires.

Parmi toutes les mesures envisagées celles sur les stock options et les retraites chapeaux continueront d’être prises en compte dans le calcul du bouclier fiscal.

4.    L’emploi des séniors négligé

Alors que le taux d’emploi des séniors des 55 – 64 ans n’est que de 38,9 % en France (contre 47,3% en moyenne en Europe), que celui des 55 -59 ans n’est que de 58,5% (61,4% UE), que les seniors ne sont que 25% à retrouver un emploi après six mois de chômage, rien ou presque n’est prévu pour palier cette situation.

Il est uniquement prévu un « CDD seniors », dispositif d’aide à l’embauche pour les plus de 55 ans (14% du salaire brut). Pour l’obtenir l’employeur pourra se contenter de signer un CDD de plus de six mois.

Au total, la politique du gouvernement transformera des salariés qui auraient du partir en retraites en chômeurs.

5.    Le hold-up sur les générations futures

Le gouvernement Jospin a créé le fonds de réserve des retraites dont l’objet est de faire face au pic démographique de 2020/30 en garantissant le niveau des pensions. Il devait atteindre 150 milliards d’€ en 2020. La droite a délibérément choisi de ne plus alimenter ce fonds depuis 2002 la privant de 50 milliards de cessions d’actifs qui auraient dû l’alimenter. Ce fonds dispose aujourd’hui de 34,5 milliards d’euros .

Cet argent qui était destiné à la préservation des retraites des générations qui partiront dans les années 2020 et 2030 va être siphonné. Le gouvernement a annoncé qu’il utilisera « les ressources du Fonds de Réserve des Retraites (FRR) pour financer l’intégralité des déficits du régime général et du FSV ».

B. Un projet irresponsable

1.    Un projet de très court terme

Le projet du gouvernement devait résoudre la question des retraites de manière quasi définitive. Nous découvrons une réforme qui ne prévoit de financement que jusqu’en 2018.

2.    Un projet qui n’est pas financé et qui creuse la dette publique

Dans les simulations données par le gouvernement pour présenter le financement de son projet, il y a une ligne mystérieuse de 15,6 milliards d’€ qui correspond à un « effort de l’Etat ».

En effet en 2020, en additionnant les 20,2 milliards liés au recul de l’âge légal (20 milliards), les 4,6 milliards liés aux mesures nouvelles, et les 4,9 milliards prélevés sur les fonctionnaires, il manque 15 milliards…

Ces 15 milliards « d’effort de l’Etat » sont tout simplement 15 milliards de déficit maintenu. Comment dès lors parler de retour à l’équilibre ?

le gouvernement créé du déficit dans le budget de l’Etat pour combler les déficits des régimes de retraite. Il déplace les déficits donc : il creuse un trou dans le budget de l’Etat pour combler un trou dans la branche retraite. Le déficit public global augmente de la même manière. Ce sont donc les générations futures qui paieront.

Les deux dernières mesures scandaleuses qui nous attendent sur les retraites

Dans quelques jours, nous disposerons de l’intégralité de l’avant-projet gouvernemental de réforme des retraites. Mais le gouvernement nous a déjà pratiquement tout révélé de son dispositif. Il a distillé les annonces au goutte à goutte pour tester, mesure après mesure, notre résignation.
On l’aura compris, en dehors d’une contribution symbolique sur les hauts revenus, les salariés seront appelés à contribuer seul au sauvetage de notre système.De ce point de vue deux dernières annonces sont passées quasiment inaperçues alors qu’elles sont lourdes de menaces pour les salariés les moins protégés et les femmes.

Le ministre du travail a d’abord confirmé que les deux bornes du système de retraite actuel, 60 et 65 ans, seraient reculées en même temps.
En France, l’âge de départ à la retraite est lié à deux seuils de 60 ans et 65 ans.
On a beaucoup parlé du seuil de 60 ans. 60 ans, c’est l’âge auquel on peut faire valoir ses droits, mais pas forcément à taux plein. Le recul de ce seuil de 60 ans condamnera ceux qui ont commencé tôt dans les métiers les plus pénibles et les moins payés, qui disposent de leurs trimestres pour partir à taux plein, à rester au travail pour payer la retraite des autres.

On a moins parlé du second seuil de 65 ans. 65 ans correspond à l’âge du « taux plein », c’est-à-dire le moment auquel on peut liquider ses droits sans décote, quel que soit le nombre d’années cotisées. Le ministre du travail Éric Woerth l’a confirmé : le recul de l’âge légal de départ (60) aura pour corollaire celui du taux plein (65). Que cela signifie-t-il? Que pour avoir une retraite décente, les précaires, ceux qui ont eu une carrière morcelées avec des trous, des accidents de parcours, (principalement les femmes) devront travailler jusqu’à 66, 67, 68 ans.

Moi, je n’ai pas envie d’une société où, pour préserver les bénéfices des traders, le bouclier fiscal des rentiers, les stock options des chefs de grandes entreprises, l’on retrouve des caissières, des femmes de ménages, des serveuses mais aussi des infirmières ou des institutrices en exercice à 70 ans !

Cette réalité là c’est celle que connaissent déjà les américains. Disons le tout net, cette société me fait horreur. Et c’est l’honneur du parti socialiste de chercher toutes les autres solutions pour éviter cela.

L’autre scandale qui s’annonce c’est celui de la pénibilité.

Depuis 2003, on nous annonce que le critère de pénibilité va être pris en considération. Et puis rien n’avance. Le Chef de l’Etat avait réveillé un certain espoir en annonçant que la présente réforme intégrerait ces données.

Il existe un critère très simple qui est celui de l’espérance de vie, par métier. C’est en effet juste de permettre à ceux qui ont l’espérance la plus faible de partir plus tôt que les autres. C’est bien le minimum que nous puissions faire pour remercier ceux qui ont produit de la richesse dans notre pays au détriment de leur santé et de leur vie. Or qu’apprend-on par la bande ? Que le gouvernement entend individualiser la question de la pénibilité, ce qui veut dire qu’un salarié devra être déclaré inapte au travail pour se voir accorder le droit de partir plus tôt. C’était le combat du MEDEF et c’est bien le seul dans ce dossier des retraites à être entendu !

Si je fais de la politique, ce n’est pas pour le plaisir de distribuer des tracts et d’animer des réunions publiques, mais parce que je crois à une société plus juste. Le groupe socialiste va entamer un combat sans merci contre le projet de ce gouvernement. J’y mettrai toute mon énergie. Je veux que l’on sache que dans ce pays, il y a une autre voie que celle de la résignation.

Art et méthode du passage en force.

Que vaut la parole du président de la République?

En 2007, le candidat Sarkozy prenait l’engagement dans une interview donnée au journal Le Monde de ne pas revenir sur la retraite à 60 ans. En 2008, le nouveau Chef de l’Etat réitérait cette promesse sur RTL, précisant qu’il n’avait pas reçu mandat des Français pour cela.

Xavier Bertrand explique désormais que ce total revirement est lié à la crise… Pouvait-il imaginer plus mauvais argument? Dire cela c’est expliquer que les salariés les plus modestes, ceux qui ont eu les carrières les plus longues et les plus pénibles, ceux qui ont déjà suffisamment cotisé pour une retraite à taux plein, vont devoir travailler plus longtemps pour payer les conséquences d’une crise qu’ils subissent déjà de plein fouet et dont ils ne sont en rien responsables. Quelle indécence…

Le gouvernement n’ignore rien de la fragilité de sa réforme et craint tout d’un réveil de l’opinion. Prudent, habile, manipulateur, le pouvoir distille les informations sur une réforme dont les contours sont en réalité décidés depuis le premier jour. La méthode est limpide :

  • Dramatisation des enjeux
  • Affirmation de solutions présentées comme les seules possibles / discrédit jeté sur tout projet alternatif
  • Argumentation autour du courage pour couvrir l’injustice du projet
  • Désarmement du mouvement social en annonçant que les régimes spéciaux ne seront pas touchés
  • Annonce d’une contribution symbolique sur les hauts revenus

Le calendrier de la réforme doit également retenir l’attention :

  • Présentation de l’avant projet mi juin en pleine coupe du monde football
  • Passage en conseil des ministres le 13 juillet pendant les grandes vacances
  • Passage en commission du 20 au 22 juillet au moment le plus creux de l’année
  • débat et vote en séance publique à partir du 7 septembre lorsque les familles sont occupées par la rentrée scolaire (temps programmé pour limiter le temps des débats et les possibilités d’amender)

Le plan aurait été parfait si le parti socialiste n’était venu perturber son bel ordonnancement. En présentant le projet des socialistes, Martine Aubry a ouvert prématurément le débat, obligé le gouvernement à se découvrir et permis aux Français de comparer les choix possibles. La mobilisation sociale est encore balbutiante, mais les sondages sont déjà encourageants. Hier dans les Echos, BVA faisait apparaître clairement qu’entre les projets du PS et de l’UMP, les Français n’hésitent pas. Ils trouvent la réforme socialiste, »plus juste« , « plus crédible« , « meilleure« et « plus efficace« … Ce matin l’institut CSA dans le Parisien indique qu’une très large majorité de Français est prête à manifester (62%) pour défendre l’âge légal du départ à la retraite à 60 ans.

Ce n’est qu’un début…

Retraites : Ce que disait Sarkozy