Une affaire d’Etat

Eté 2008. Ma secrétaire me passe Bernard Tapie.

Allo ? C’est Bernard ! Comment vas-tu ?

Le ton est volontairement complice, le tutoiement de rigueur. J’ai l’impression de parler à la marionnette des Guignols… Cette pseudo connivence est d’autant plus décalée que nous ne nous sommes jamais vus ni parlés… Bernard Tapie cherche à savoir ce que trament les socialistes. L’homme d’affaires est aux aguets. Il vient de recevoir 285 millions d’Euros dont 45 au titre de « préjudice moral ».

Cette sentence arbitrale a en effet été immédiatement contestée publiquement. Pourquoi avoir, au lendemain de l’élection présidentielle de 2007, interrompu la procédure traditionnelle alors que le CDR (représentant les intérêts du Crédit Lyonnais) était en passe de remporter la bataille judiciaire ? Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi l’arbitrage, procédure privée de règlement des litiges ? Pourquoi n’a-t-il pas saisi préalablement le Parlement comme l’a rappelé la Cour des Comptes ? Pourquoi une fois la sentence rendue, Christine Lagarde, ministre de tutelle, n’a-t-elle pas utilisé son droit de recours alors que la décision était disproportionnée et en contradiction totale avec ce que la Cour de Cassation préconisait ? Pourquoi tant d’empressement au cœur de l’été pour obtenir l’exequatur de la sentence ?

Les zones d’ombres sont légion. Les révélations successives du Canard Enchaîné ont montré que les Hauts fonctionnaires siégeant au sein de l’EPFR (établissement public coiffant le CDR) agissaient sur ordre.

Le sentiment général est que derrière cette histoire se cache une affaire d’Etat. C’est la raison pour laquelle Jean-Marc Ayrault et les députés socialistes, radicaux et citoyens ont décidé de se lancer dans une bataille judiciaire afin de permettre à la justice de faire émerger la vérité. La porte administrative nous a été refermée pour absence d’« intérêt à agir »? Nous prenons en avril dernier celle de la Cour de justice de la République (qui est seule habilitée à juger des actes d’un ministre dans l’exercice de ses fonctions). Jean-Marc Ayrault et 8 députés du groupe saisissent donc Jean-Louis Nadal, procureur général de la Cour de cassation, qui a le pouvoir de transmettre le dossier à la commission des requêtes de la Cour de justice de la République. Cette Commission, composée de 7 magistrats parmi les plus élevés dans l’ordre judiciaire (Cour de cassation, Conseil d’Etat, Cour de cassation), détient la possibilité de faire instruire – ou non – le dossier.

Le 29 juin, Christine Lagarde est « exfiltrée » vers le FMI. Le président peut ainsi espérer faire d’une pierre, deux coups : conserver le siège de directeur général du FMI à un ressortissant français et sortir la ministre des Finances du jeu politique national et – au moins pouvait-il l’escompter – judiciaire…

Chacun peut imaginer la pression qui pèse depuis sur les magistrats de la commission des requêtes. Chacun comprendra donc, réciproquement, la portée de leur décision d’ouvrir une enquête : Si le dossier était vide, si les soupçons n’étaient pas nombreux et convergents, aucun d’entre eux n’aurait pris un risque tout à la fois pour sa carrière et pour la France au FMI. Leur décision est intervenue un 4 août, coïncidence calendaire qui rappelle utilement aux puissants qu’il existe aujourd’hui des magistrats qui considèrent que l’abolition des privilèges repose aujourd’hui sur une justice impartiale.

Les incriminations retenues sont extrêmement graves : complicité de faux et complicité de détournement de fonds publics. Il s’agit de crimes, pas de délits. Si ce n’était une ministre qui était en cause, ces charges relèveraient d’une cour d’assises.

La question qui reste posée maintenant est celle du réseau de complicité qui a pu conduire à de telles décisions. Madame Lagarde déclarait en juillet 2008 : « Est-ce que vous croyez que j’ai une tête à être copine avec Bernard Tapie? », Etait-ce le simple démenti de toute connivence avec l’ancien patron d’Adidas ou une manière de détourner les regards vers le responsable en chef de ce vraisemblable scandale ?

La directrice générale du FMI aura désormais l’occasion de s’en expliquer au cours de l’instruction qui va s’ouvrir.

Comment François Hollande a constitué son équipe

Depuis de très longs mois, François Hollande sillonne la France. S’est-il d’ailleurs un jour interrompu ? Longtemps dans le minuscule bureau de Brigitte qui préparait ses déplacements, les visiteurs sont tombés nez à nez avec une carte de France transpercée de centaines d’épingles figurant chacun de ses séjours…
De ces milliers de rencontres François Hollande a tiré une connaissance intime de la France et des français. C’est en allant vers eux qu’il a puisé l’énergie d’une candidature et l’intuition des priorités à mettre en œuvre.

Lassé par les combats d’appareil après le congrès de Reims, l’ancien Premier secrétaire a entrepris une quête qui fut d’abord solitaire. A sa table le mardi, nous n’étions guère plus d’une dizaine, plus soudés par l’amitié que par une très improbable ambition. Et sur cette dizaine, il était probablement le seul à imaginer la fin d’une traversée du désert.

Souvent l’un d’entre nous s’indignait de l’injustice des commentaires. Après avoir conduit et uni les socialistes pendant plus de dix ans il était rendu responsable de tous leurs maux. Les victoires à toutes les élections intermédiaires, la reconstruction après 2002, tout avait été oublié. Les arguments les plus contradictoires furent utilisés. Les premiers critiquaient un supposé goût immodéré pour la synthèse, les seconds lui reprochaient au contraire de ne pas l’avoir recherchée en 2005 lors du référendum européen. Pour les uns trop consensuel, pour les autres trop clivant…
Jamais il n’a souhaité relever. François Hollande n’est pas homme à s’épancher ni à se plaindre. Plutôt du genre à relever le défi. A sa façon. Sans fanfare.

Le 21 avril 2002, j’étais assis à côté de lui sur les marches de l’Atelier de campagne. Nous étions abasourdis par le double coup de tonnerre du résultat et du départ de Lionel Jospin. Progressivement dans la soirée les journalistes se sont attroupés autour de lui. C’est à travers leur regard et leurs questions que je l’ai vu prendre conscience de sa nouvelle responsabilité. Il a ployé, puis il s’est redressé.

Cette fois encore, François est reparti à la conquête. Après avoir longtemps, trop sans doute, porté la parole des autres, il s’est remis au travail. A son compte cette fois.
L’homme que l’on décrit comme habile – il l’est – est d’abord doté d’une solide cohérence. Dans un monde politique où les positionnements successifs ne lassent de surprendre, il est resté attaché aux fondamentaux de la gauche réformiste. Au moment où tous les regards se tournaient vers Tony Blair ou Gerhart Schröder, il a maintenu le cap. Après les défaites présidentielles, lorsque la tentation de rompre avec l’esprit majoritaire, celle du repli protestataire, gagnait les esprits, il a maintenu le cap. Lorsque le PS s’est déchiré en 2005, il a maintenu l’unité sans laquelle toute espérance se serait définitivement évanouie.

Son patient travail a d’abord été repéré par quelques éditorialistes, étonnés de cette métamorphose physique autant qu’intellectuelle. Et puis, magie de la politique, Sa voix a commencé à porter. Comme Mitterrand, comme Chirac, comme Sarkozy, le chemin vers la présidence de la république a commencé dans le mépris. C’est peut-être le parcours initiatique. Celui d’un homme libre qui doit se confronter à sa propre vérité avant de la faire partager au peuple français. C’est peut-être oublié des siens que l’on se rend plus disponible pour entendre les souffrances silencieuses, évaluer les douleurs profondes et mesurer aussi les atouts d’un pays.

Le 12 juillet, François Hollande a confirmé son engagement dans le combat présidentiel. Il a choisi une équipe. Avec celles et ceux qui ont partagé le pain noir, avec celles et ceux qui – après l’avoir parfois contesté – ont jugé qu’il incarnait cette gauche qui change. Cette gauche qui, parce qu’elle s’est changée elle-même est maintenant prête à changer la vie. Cette gauche qui parce qu’elle a tiré la leçon de ses défaites peut désormais envisager la victoire.

C’est une équipe composée sans trébuchet. Elle allie les forces de femmes et d’hommes choisis pour leurs compétences. Connus ou inconnus du grand public. Tous savent que leur présence a pour unique objet d’accompagner une candidature, sans autre promesse que celle d’une possible victoire de la gauche après trois défaites successives.
Pierre Moscovici animera un groupe qui comprend parmi les meilleurs sur leurs sujets. Michel Sapin, ancien ministre des finances, Jérôme Cahuzac, président de la Commission des finances, Marisol Touraine, experte incontestable des affaires sociales, André Vallini, spécialiste de la justice et ancien président de la commission Outreau, Aurélie Filipetti militante engagée du développement durable, Vincent Peillon, député européen et agitateur d’idées prolifique, François Rebsamen qui fut conseiller de Pierre Joxe à l’Intérieur avant de conquérir le cœur des dijonnais, Bernard Roman, ancien président de la Commission des lois à l’Assemblée, Victorin Lurel, parfait connaisseur de l’outre-mer et président du CR de Guadeloupe, Nicole Bricq infatigable rédactrice de propositions de loi préfigurant une politique économique alternative, Karine Berger, économiste, François Patriat, véérinaire devenu ministre de l’agriculture, Julien Dray, vice président régional chargé de la culture…
A côté des figures les plus médiatiques, comme celle de Gérard Collomb, maire de Lyon, il y a ces nouveaux visages, celui de quadragénaires comme Thierry Repentin, président de l’Union sociale pour l’habitat qui fédère le mouvement HLM, Geneviève Fioraso députée de l’Isère et ancienne dirigeante d’une PME innovante, Vincent Feltesse, jeune président de la Communauté Urbaine de Bordeaux, Jean-François Debat, vigoureux maire de Bourg en Bresse, Sylvie Guillaume fraiche députée européenne investie dans la coopération, Christophe Sirugue, spécialiste de l’insertion et nouveau maire de Chalon, Pascal Terrasse député et membre du Conseil d’Orientation des retraites, Vincent Eblé, président du CG 77 grand connaisseur des collectivité locales, Emeric Bréhier, constitutionnaliste, Bernadette Laclais, première femme maire de Chamberry…
Il y a ceux qui – sans la revendiquer – illustrent la diversité des parcours et des origines, Faouzi Lamdaoui, Safia Ottokoré, chargés de la presse, Kader Arif, chargé de l’Europe, Cécile Ha Minh Tu, chargée de l’industrie, Nisrine Zaibi, chargé de la jeunesse…
Sans oublier les talents prometteurs de têtes bien faites comme celles des trentenaires Manuel Flam (Essec, Sc Po, Ena) Mathias Fekl (normale sup, sc Po, Ena) qui ont coordonné les travaux des experts ou Rémi Branco (IEP) qui a éclairé les pas de François Hollande sur la question centrale de l’avenir de la jeunesse ou encore Benjamin Griveaux, vice-président du Conseil général de Saône et Loire…

A la source de ce fleuve qui est appelé à connaître d’autres confluents, il y a Stéphane Le Foll, compagnon des bonnes et des mauvaises heures dont les qualités d’organisateur sont indispensables à la victoire. Il y a le très diplomate, Thierry Lajoie qui coordonne le cabinet de François composé de militants dévoués dont les noms n’apparaissent dans aucun organigramme, mais dont la présence a été indispensable tout au long de l’aventure.

Et puis François m’a confié la communication. Sans doute parce que je ne suis pas un « communiquant ». Parce que, pour lui, la forme n’a jamais emporté le sens, ni le marketing remplacé les idées. Parce que nous partageons et revendiquons cet archaïsme : la politique ne sera jamais un « produit » et les citoyens des consommateurs.

NB : pour voir l’organigramme complet de l’équipe : rv sur francoishollande.fr

M. Séguin, je vous dois quelque chose…

C’était le 5 mai 1992. A 21h30, le président de séance donne la parole à Philippe Séguin. « Pour combien de temps ? » s’inquiètent alors plusieurs députés du groupe socialiste. « Le temps de parole n’est pas limité, mes chers collègues » leur répond le président. La crainte n’était pas infondée. Le député souverainiste tenait la tribune et avait annoncé ne pas compter la lâcher de sitôt. La forme même, la longueur de l’exposé, devait souligner l’importance de ce débat constitutionnel, son caractère irréversible, puisqu’il précédait la ratification par voie référendaire du traité de Maastricht (1).

Je me souviens d’un début de séance avec un hémicycle très partiellement rempli. Et puis, le bouche à oreille a fonctionné. Lentement, les députés de l’Est, de l’Ouest, du Nord et du Sud, ces représentants de la Nation, que le député des Vosges chérissait jusqu’à la mythifier, ont quitté leurs dîners en ville et sont venus assister au spectacle. Le numéro d’une force de la nature prononçant d’une voix grave, intense, ardente même, un texte dense. Pour s’économiser physiquement, Philippe Séguin avait fait le choix de ne jamais élever la voix. Il y avait un puissant contraste entre ce corps imposant, ce verbe passionné exaltant la France et ce filet de voix qui chuchotait presque certains passages. Son discours fleuve n’évitât pas les caricatures, celui d’une Europe du « fédéralisme régionaliste » qui devait nous ramener à « l’Europe des tribus« , où il n’y aurait « plus de redistribution, de péréquation, d’aménagement du territoire« , où viendrait « la règle du chacun pour soi et Dieu pour personne », mais il y avait aussi la profession de foi d’un homme qui répétait son attachement à la Nation : « en France, la République n’est pas seulement un régime institutionnel. Et s’il fallait lui donner une date de naissance, je la situerais à Valmy, le 20 septembre 1792 avec le peuple en armes (2), plutôt qu’à la convention, le lendemain quand les députés décidèrent d’abolir la monarchie. Car la République, c’est avant tout ce système de valeurs collectives par lequel la France est ce qu’elle est aux yeux du monde« (…/…) « forgée dans le même moule, la République n’est pas séparable de la nation. »

Le journal officiel ne dit pas combien de temps le député-maire d’Epinal s’accrocha au pupitre, mais j’ai le souvenir de trois heures au cours desquelles le débat parlementaire retrouva toutes ses couleurs. Je me souviens d’une séance que personne ne voulait suspendre, qui dura la nuit entière et les premières heures du matin. Je me souviens que Philippe Séguin avait l’éloquence stimulante. Pour ceux qui partageaient ses idées comme pour ceux qui les contestaient. Il créait le débat. Je me souviens d’une nuit où la parole circula de gauche à droite, où les frontières habituelles se brouillèrent, où se forma une majorité qui ne recoupait aucun des clivages existants. Je me souviens d’un hémicycle totalement bondé à l’heure du laitier. Je me souviens d’un Roland Dumas, ministre des affaires étrangères, avocat flamboyant du traité de Maastricht, venant cueillir les fruits politiques de cette nuit prolifique. Je me souviens d’une nuit comme je n’en ai connu aucune autre à l’Assemblée depuis. Une nuit où chaque député vint chercher honnêtement, au fond de lui-même, des raisons de porter le projet européen ou de le combattre. Une nuit où la politique avait la noblesse et la pureté des engagements de jeunesse.

18 années ont passé. Il est loin le jeune homme qui assistait au pied de l’hémicycle, le président de la commission des lois (3). J’en ai passé depuis des nuits sous la coupole de verre, j’en ai écouté des orateurs s’exprimer au dessus des figures allégoriques de la République et de la Renommée ciselées dans le marbre blanc de la tribune… Mais mon plus beau souvenir demeure cette nuit du 5 mai. Je le dois pour une large part à celui qui vient de nous quitter.

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(1) il s’agissait de réviser la constitution pour rendre possible l’adoption du traité de Maastricht par voie référendaire par la suite.

(2) j’ai choisi cette citation parmi d’autres très belles sur la République et la nation. Celle-là me plait particulièrement parce qu’elle évoque Valmy, bataille mythique, victoire largement sublimée, mais qui symbolise le peuple défendant la jeune République. J’ai depuis quinze ans, accrochée dans mes bureaux successifs, une lithographie magnifique achetée aux Puces et qui représente une Marianne sous les traits d’une jeune fille que l’on devine fragile, protégée par Kellermann et l’armée de Valmy.

(3) J’étais en 1992 l’asistant de Gérard Gouzes, député du Lot et Garonne. Conformément à la tradition, il était en tant que président de la commission des lois, également rapporteur de la révision constitutionnelle préalable à la ratification du traité de Maastricht.

Meilleurs voeux 2010 !

2009 s’achève. Merci à toutes celles et ceux qui fréquentent ce blog, le lisent ou le commentent. J’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir vos réactions, suggestions, revendications, récriminations…

J’espère qu’en 2010 nous nous retrouverons régulièrement pour débattre et le plus souvent possible nous comprendre.

Je formule pour vous même, votre famille, vos proches, celles et ceux qui vous sont chers, tous mes voeux de belle et heureuse année 2010. A bientôt.

Bien amicalement,

Olivier FAURE

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NB : pour ceux qui ne le connaissent pas, le château en photographie sous la neige est celui de Champs sur Marne. Château qui vit passer Voltaire, et qui abrite donc un peu de l’esprit des Lumières…

Les cailloux d’Auschwitz

Je savais en me rendant à Auschwitz-Birkenau que ce voyage se graverait dans ma mémoire. Je savais que j’avais rendez-vous avec les abysses de l’Humanité d’où toute lumière s’était retirée, que je visiterai  ces camps où  l’Histoire a sombré, que je foulerai un cimetière sans tombes. Je croyais tout savoir. Et peut-être même que je savais tout. Mais je ne savais pas que savoir n’est pas tout.

Depuis ce 22 octobre, je suis hanté chaque jour par cette journée. Raison pour laquelle je n’ai pas écrit depuis sur ce blog, en dépit d’une actualité politique et parlementaire chargée. Je voulais d’abord raconter ce que j’ai vu. Jusqu’ici sans y parvenir.

Dans cette ville d’Auschwitz qui comprenait 60% de juifs avant-guerre, il n’en restait plus qu’une. Elle vient de disparaître. C’est la première pensée qui vient en pénétrant ce village sans attrait : la mémoire peut disparaitre. On imagine une population polonaise partagée entre la nécessité de garder témoignage de l’horreur nazie et le désir de faire oublier que les fumées noires et âcres qui s’échappaient des crématoires obscurcissaient le ciel sans arracher la compassion et encore moins la résistance des voisins. C’est la seconde pensée qui assaille, il est possible de vivre en regardant passer des trains de femmes, d’enfants, de vieillards, d’hommes condamnés à l’humiliation, la torture et la mort. Il y a quelques années, la polémique enfla autour de la volonté de construire un supermarché en face du camp. Il y a aujourd’hui une grande pizzeria de l’autre côté de la route…

Nous avons franchi ce portail de fer forgé. Relu cette inscription : « Arbeit macht frei » (le travail rend libre). Ironnie glaçante de nazis qui n’hésitaient pas à faire jouer l’orchestre pour accueillir les familles épuisées et inquiètes.

Il faisait un temps magnifique ce 22 octobre. Il ne faisait pas froid. Il n’y avait pas de boue, pas de prisonniers squelettiques en pyjamas rayés, pas de kapos, ni de soldats SS. Juste une caserne qui aligne des bâtiments de briques rouges. Le camp d’Auschwitz I fût en effet d’abord une caserne de l’artillerie polonaise. On est presque gêné par la banalité de l’endroit. Les mots de Hannah Arendt sur la banalité du mal trouvent là un écho particulier. Lieux ordinaires pour hommes ordinaires qui se transforment en bourreaux quotidiens.

Rien n’a été fait dans ce lieu pour impressionner outre mesure le visiteur. Ce n’est peut-être pas utile. Des échantillons d’horreur sont entreposés derrière des vitres : des valises abandonnées marquées du nom de leurs propriétaires, des chaussures d’enfants amassées, des montures de lunettes empilées… J’écris des « échantillons d’horreur » parce que ce sont des dizaines de milliers de prothèses, des dizaines de milliers de poupées de porcelaine, des dizaines de milliers de bagages, des montagnes de cheveux que l’on aurait pu amasser ici pour donner à saisir ce que crime de masse signifie. Il y a accrochée au mur cette carte d’Europe, sinistre, dont Auschwitz est le centre vers lequel pointent des rayons qui ont pour origine les villes de provenance des convois : Riga, Hambourg, Berlin, Bruxelles, Rome, Paris, Drancy, Pithiviers, Lyon…

Vers 16 heures, nous avons atteint Birkenau, le camp d’Auschwitz II. Le soleil se couche. Derrière les barbelés électrifiés, se profile un camp à perte de vue. Des baraques de part et d’autres d’une voie ferrée. Des miradors hauts perchés. Le gigantisme des lieux m’anéantit. Dans un dortoir, un rabbin a entamé une prière. Peut-être le kaddish, la prière des morts. Le soir tombe vite en Pologne. L’humidité monte. La fraîcheur aussi. Les bois sont tous prêts. J’entre dans les bâtiments des femmes. Dehors on entend des chiens aboyer. Une sirène de police hurle au loin. Dans la pénombre, je découvre ces couches superposées où s’entassaient celles qui n’avaient pas été condamnées au gaz dès leur arrivée. Elles devaient survivre à quelques dizaines de mètres des douches et des fours. Je reste une dizaine de minutes, seul dans ce bâtiment. Je suis englouti. Submergé. J’imagine ces filles auxquelles on offrit pour tout écrin à leur jeunesse, ces matelas de planches et ces murs de briques. J’imagine ces mères arrachées à leurs enfants. J’imagine ces coeurs serrés qui, la nuit venue, devaient scruter au travers des quelques ouvertures cet horizon fermé par d’autres baraques et saturé par d’autres douleurs.

Le soleil s’est pratiquement éteint lorsque j’atteins les ruines des chambres à gaz et des krématoriums, dynamités par les nazis avant l’arrivée des alliés. C’est ici que se perpétua l’organisation industrielle du crime. Tout fût pensé et planifié. Moll, le spécialiste de l’élimination des cadavres, alla jusqu’à imaginer un système de combustion à l’intérieur des fosses pour que la graisse humaine ainsi dégagée soit récupérée par des canalisations et vienne alimenter la flamme des fours en se passant de carburant… Des machines à broyer les os furent inventées pour réduire en poudre les restes humains qui n’avaient pas été réduit en cendres.

J’ai beaucoup hésité à écrire sur ce voyage. Devant tant de misère, je ne me sentais pas légitime à décrire l’indescriptible et l’insondable souffrance. Complexe du témoin qui se désole en se prenant pour un voyeur. Mais je sais aussi que ce sentiment doit s’effacer devant la nécessité de témoigner. Les nazis avaient décidé de retirer aux juif jusqu’au statut d’êtres humains. Ils ne voulaient pas seulement les exterminer, mais effacer jusqu’à leur passage et interdire le deuil et le souvenir.

J’ai fait de nombreuses photos. En les regardant, je les ai trouvées souvent trop esthétiques. Il y a une esthétique de l’horreur. Pour illustrer ce billet je me suis interrogé sur celle que je choisirais. J’ai préféré ce portrait parce qu’il évite tous les « clichés » avec miradors et barbelés. Cet homme s’appelle Elie Buzyn. C’est un des rescapés d’Auschwitz. Au premier plan, c’est sa femme qui parle. C’est la première fois qu’elle l’accompagnait sur les traces de son passé tragique. Au moment où je prends cette photo, elle raconte comment Elie sauva l’un de ses camarades d’une mort certaine en lui offrant sa ceinture (un pantalon qui tombe et c’est la mort), ne conservant pour lui-même qu’une ficelle… Elie a décidé de vivre le plus longtemps possible pour pouvoir emmener pour leurs 15 ans, tous ses petits enfants.

J’ai remonté dans la nuit noire le chemin de fer de Birkenau, éclairé par les projecteurs le long des chemins de ronde. Sur le ballast qui supporte les rails, j’ai prélevé trois petits cailloux. Un caillou pour chacun de mes enfants.

Trois cailloux comme ces cailloux que l’on dépose sur les tombes juives, symboles de la mémoire et de la permanence du souvenir. Dans l’antiquité, les pierres que chaque passant déposait, protégeaient aussi les corps des défunts des charognards.

Trois cailloux pour qu’ils se souviennent.

Trois cailloux pour que ce cri rapporté par Primo Levi, de cet homme qui fût pendu quelques heures avant la libération du camp, soit exaucé : « Kameraden, ich bin der letze ! » (Camarades, je suis le dernier !)

Portrait paru dans Libération du 31 juillet

A l’Assemblée, accro à Ayrault and co.

Olivier Faure, secrétaire général du groupe PS au Palais Bourbon.
Par LILIAN ALEMAGNA

En bretelles noires et chemise blanche, Olivier Faure a plus la panoplie du trader que celle d’un secrétaire général. Pas de cravate, pas de veste de costume. A moins que ce ne soit à cause de la chaleur de juillet qui pèse dans les couloirs de l’Assemblée nationale. A 40 ans, ce fils d’un agent des impôts rhônalpin et d’une infirmière vietnamienne est, depuis 2007, le secrétaire général du groupe «socialiste, radical, citoyen et divers gauche» au Palais Bourbon. Celui qui, avec ses conseillers parlementaires, pilote l’ensemble des dossiers pour le groupe, en collaboration avec le président des socialistes à l’Assemblée, Jean-Marc Ayrault. «On tient la maison», dit-il «Notre boulot est de préparer tout le travail du groupe» : gérer les nominations dans les commissions, définir les tactiques et stratégies à mener face à la majorité, aider les élus dans la préparation, la décision et l’écriture des textes législatifs. Travail de fonctionnaire ? Pas vraiment… Plutôt de l’accompagnement. «Les collaborateurs dépiautent les dossiers, les élus choisissent», explique cet amateur de cigares, né à Grenoble mais qui a grandi dans la région d’Orléans. Malgré un discours aux faux airs technos, il n’a fait ni l’ENA, ni Sciences Po. En poche, un DEA en droit et un en sciences politiques.

Tombé dans la marmite socialiste «dès l’âge de 16 ans et demi», il est nommé, à 23 ans, secrétaire général des jeunes rocardiens, prenant la suite de Manuel Valls. Son colocataire parisien de l’époque s’appelle Benoît Hamon, lui aussi supporter de l’ancien Premier ministre de François Mitterrand. Paradoxe, le premier est étiqueté à droite dans son parti, tandis que le second représente l’aile gauche du PS. Pour Olivier Faure, c’est entre les deux : dans le marais socialiste, près d’Hollande et Ayrault. Le garçon a fait son entrée au Palais Bourbon, en tant que collaborateur du député Gérard Gouzes, alors président de la commission des lois. En 1997, après quatre ans passés à Grenoble dans le privé, Olivier Faure est appelé comme conseiller de Martine Aubry, ministre de l’Emploi et de la Solidarité. Dans l’ombre de la future première secrétaire, il s’attelle à la mise en place des dossiers emblématiques du gouvernement Jospin : emplois jeunes, 35 heures, CMU, loi sur le financement de la Sécu… Avec un «rôle de négociation avec les membres de la majorité plurielle». Trois ans plus tard, à 33 ans, il rejoint la rue de Solférino, en tant que directeur adjoint du cabinet de François Hollande. «Ce n’est pas un type qui est seulement dans l’appareil du PS, explique Jean-Marc Ayrault, Il reste en prise avec la société et ça se sent dans son approche des dossiers parlementaires.»

«Loyal et sincère»

Olivier Faure a déjà affronté les électeurs. Sans succès. Aux législatives de 2007, il est battu de 500 voix, dans la 8e circonscription de Seine-et-Marne, par l’UMP Chantal Brunel. Il entre tout de même à l’Assemblée en tant que secrétaire général de groupe. «Jean-Marc Ayrault m’a dit : « Il est grand temps que tu fasses autre chose. » J’ai accepté le poste.» Il qualifie, en plaisantant, de «vie de couple», sa relation avec le président du groupe socialiste. Ayrault loue son côté «loyal et sincère», «à l’écoute, avec le sourire, mais avec de la fermeté et du caractère». «Mais surtout, ce n’est pas un cire-pompes, précise-t-il. Cela peut être un inconvénient, pas pour lui…» Cet amateur de photographie et passionné d’arts premiers vit son rôle d’homme politique avec un côté «addictif». Pas simple quand on a une compagne et trois enfants.

Après une année abominable pour le Parti socialiste, il défend, avec une certaine ardeur, parfois pleine de langue de bois, le travail des députés de son groupe. «Même si le PS est en crise, il n’y a pas une seule journée qui se soit passée sans que nous ayons fait de contre-proposition.» Otan, paquet fiscal, Hadopi, travail du dimanche… Olivier Faure égrène les sujets sur lesquels le groupe PS a joué, selon lui, son rôle d’opposant à l’UMP. «On a réussi à contrarier le rythme que voulait nous imposer Nicolas Sarkozy. Mais ce travail est couvert par les petites phrases», se désole-t-il.

«Anonymes»

Déçu que les médias s’intéressent davantage aux querelles de ténors et aux futurs présidentiables, il prend fait et cause pour ces «anonymes» pour qui «c’est déjà une finalité d’être député». «C’est pénible car à chaque fois que le PS va mal, ce qui est fait à l’Assemblée est mis de côté. C’est un peu grandeur et frustration», sourit-il. Avec un certain idéalisme, Olivier Faure est admiratif sur ces députés, «qui s’inscrivent dans la famille des Blum, Jaurès et Mendès-France». «Notre boulot a un côté 14-18 : on a une tranchée, on s’en prend plein la gueule, mais on y va ensemble

S’asseoir à son tour sur les banquettes rouges de l’Assemblée et être en première ligne ? Il s’y verrait bien. «C’est vrai qu’il y a une forme de confort à rester dans l’ombre des autres, à ne pas avoir d’autres jugements que celui de son propre patron, concède-t-il. Mais à un moment, il faut passer le pas

Et nos amours…

Sean n’est pas un auteur comme les autres puisque c’est mon petit frère. Frère de lait, généalogiquement cousin germain. Nous avons été élevés ensemble lorsqu’il est arrivé de Saïgon en 1972. Vietnamien comme moi par sa mère, son père est britannique. Sans parent francophone, sa passion pour la langue française qu’il a découverte à son arrivée à quatre ans, ne s’est jamais démentie. Depuis longtemps son goût pour les mots, la syntaxe, les phrases ciselées a trouvé à s’exercer dans la critique littéraire (notamment à Libération). Souvent j’ai pensé qu’elles étaient mieux écrites que les livres auxquelles elles se rapportaient. Autant dire que ce premier roman, il y a longtemps que je l’attendais…

Ce sont aux vers d’Apollinaire que Sean a emprunté son titre :

Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure (…/…)

Dans ce livre, difficile de dire dans quel ordre viennent la joie et la peine. Pas vraiment de repères chronologiques. Juste un tourbillon. Dans l’ordre aléatoire de la mémoire du narrateur les vies de Pierre, Martin, Hannah, Hélène s’enchevêtrent au rythme de leurs corps. « Et nos amours », c’est l’histoire de vieux adolescents qui aborderont bientôt les rives de la quarantaine, qui doutent de la possibilité de donner un sens à l’existence et s’épuisent à la recherche de l’amour, celui d’avant, celui d’après, celui qui fuit toujours.

« C’est elle qu’il porte mais c’est lui qui plane, elle lui a pardonné son retard comme elle lui pardonne tous ses défauts. Martin s’en tire bien. Ils font l’amour un peu, souvent, passionnément comme un jour ils ne feront plus l’amour, comme un jour ils se quitteront. Un jour, pas ce jour. »

Passions fragiles, destins précaires, illusions à la dérive, « Et nos amours » dessine le portrait intimiste d’une génération flottante pour qui la crise est un état permanent, presque un élément d’identité.

J’aimerais vraiment vous avoir donné envie de le lire.

Le retour de Martine à l’Assemblée

 

Il y a 11 ans en 1997, Martine Aubry m’avait demandé de venir travailler avec elle lorsqu’elle est devenue ministre de l’Emploi et de la solidarité de Lionel Jospin. Pendant trois ans j’ai partagé son travail, c’est à dire son quotidien. Nous avons passé ces trois années entre l’Assemblée nationale et le Sénat pour défendre des projets de lois aussi mineurs que les deux lois réduisant la durée légale du travail, la CMU, les emplois jeunes, la loi contre les exclusions, les lois de financement de la sécurité sociale etc.

En la retrouvant ce matin, à la tribune du groupe, j’ai le sentiment que sa détermination est intacte. Ce qui m’a toujours fasciné chez Martine c’est cette capacité à transmettre son énergie et à créer la dynamique.

Pour tous les députés du groupe, quels qu’aient été leurs choix dans le congrès, l’heure est au soulagement et Jean Marc Ayrault s’est fait leur interprète fidèle en expliquant que « nous sommes heureux de passer du débat entre socialistes au temps du débat avec la droite« .

Nous comptons sur sa force pour valoriser le travail parlementaire. Ces jours-ci la gauche mène une grande bataille pour défendre le pluralisme et l’indépendance du service public de l’audiovisuel. La droite cherche à carricaturer nos positions, s’attachant à démontrer une obstruction oubliant par là même qu’il n’y a pas d’obstruction quand on défend les libertés et la démocratie.