Une affaire d’Etat

Eté 2008. Ma secrétaire me passe Bernard Tapie.

Allo ? C’est Bernard ! Comment vas-tu ?

Le ton est volontairement complice, le tutoiement de rigueur. J’ai l’impression de parler à la marionnette des Guignols… Cette pseudo connivence est d’autant plus décalée que nous ne nous sommes jamais vus ni parlés… Bernard Tapie cherche à savoir ce que trament les socialistes. L’homme d’affaires est aux aguets. Il vient de recevoir 285 millions d’Euros dont 45 au titre de « préjudice moral ».

Cette sentence arbitrale a en effet été immédiatement contestée publiquement. Pourquoi avoir, au lendemain de l’élection présidentielle de 2007, interrompu la procédure traditionnelle alors que le CDR (représentant les intérêts du Crédit Lyonnais) était en passe de remporter la bataille judiciaire ? Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi l’arbitrage, procédure privée de règlement des litiges ? Pourquoi n’a-t-il pas saisi préalablement le Parlement comme l’a rappelé la Cour des Comptes ? Pourquoi une fois la sentence rendue, Christine Lagarde, ministre de tutelle, n’a-t-elle pas utilisé son droit de recours alors que la décision était disproportionnée et en contradiction totale avec ce que la Cour de Cassation préconisait ? Pourquoi tant d’empressement au cœur de l’été pour obtenir l’exequatur de la sentence ?

Les zones d’ombres sont légion. Les révélations successives du Canard Enchaîné ont montré que les Hauts fonctionnaires siégeant au sein de l’EPFR (établissement public coiffant le CDR) agissaient sur ordre.

Le sentiment général est que derrière cette histoire se cache une affaire d’Etat. C’est la raison pour laquelle Jean-Marc Ayrault et les députés socialistes, radicaux et citoyens ont décidé de se lancer dans une bataille judiciaire afin de permettre à la justice de faire émerger la vérité. La porte administrative nous a été refermée pour absence d’« intérêt à agir »? Nous prenons en avril dernier celle de la Cour de justice de la République (qui est seule habilitée à juger des actes d’un ministre dans l’exercice de ses fonctions). Jean-Marc Ayrault et 8 députés du groupe saisissent donc Jean-Louis Nadal, procureur général de la Cour de cassation, qui a le pouvoir de transmettre le dossier à la commission des requêtes de la Cour de justice de la République. Cette Commission, composée de 7 magistrats parmi les plus élevés dans l’ordre judiciaire (Cour de cassation, Conseil d’Etat, Cour de cassation), détient la possibilité de faire instruire – ou non – le dossier.

Le 29 juin, Christine Lagarde est « exfiltrée » vers le FMI. Le président peut ainsi espérer faire d’une pierre, deux coups : conserver le siège de directeur général du FMI à un ressortissant français et sortir la ministre des Finances du jeu politique national et – au moins pouvait-il l’escompter – judiciaire…

Chacun peut imaginer la pression qui pèse depuis sur les magistrats de la commission des requêtes. Chacun comprendra donc, réciproquement, la portée de leur décision d’ouvrir une enquête : Si le dossier était vide, si les soupçons n’étaient pas nombreux et convergents, aucun d’entre eux n’aurait pris un risque tout à la fois pour sa carrière et pour la France au FMI. Leur décision est intervenue un 4 août, coïncidence calendaire qui rappelle utilement aux puissants qu’il existe aujourd’hui des magistrats qui considèrent que l’abolition des privilèges repose aujourd’hui sur une justice impartiale.

Les incriminations retenues sont extrêmement graves : complicité de faux et complicité de détournement de fonds publics. Il s’agit de crimes, pas de délits. Si ce n’était une ministre qui était en cause, ces charges relèveraient d’une cour d’assises.

La question qui reste posée maintenant est celle du réseau de complicité qui a pu conduire à de telles décisions. Madame Lagarde déclarait en juillet 2008 : « Est-ce que vous croyez que j’ai une tête à être copine avec Bernard Tapie? », Etait-ce le simple démenti de toute connivence avec l’ancien patron d’Adidas ou une manière de détourner les regards vers le responsable en chef de ce vraisemblable scandale ?

La directrice générale du FMI aura désormais l’occasion de s’en expliquer au cours de l’instruction qui va s’ouvrir.

Pourquoi Nicolas Sarkozy n’a pas voulu abandonner le débat sur l’Islam

Les résultats des cantonales sont tombés comme un désaveu pour l’UMP. Le discours de Grenoble, la déchéance de la nationalité, les expulsions de Roms, les bateaux de Chantal Brunel pour les réfugiés méditerranéens, les clins d’œil répétés de Claude Gueant au FN, aucune de ces initiatives n’est venu enrayer l’érosion du parti présidentiel. L’extrême-droite n’a jamais été aussi forte et pour la première fois le FN parvient à progresser sensiblement entre les deux tours d’un scrutin. Tout appelait le Président de la république à renoncer au débat sur l’Islam et la laïcité comme l’y invitait lundi son porte-parole, François Baroin. Nicolas Sarkozy a choisi de le maintenir, au prix d’une crise avec son premier ministre et une partie de sa majorité. Pourquoi ?

L’hypothèse du monarque enfermé dans sa tour d’orgueil relève de la psychologie de comptoir. Nicolas Sarkozy compose avec les éléments lorsqu’ils s’imposent à lui. Il ne souhaitait pas reconduire François Fillon à Matignon, il s’y est résolu en septembre.

Ce qui apparaît de prime abord comme une décision irrationnelle est une décision murie. L’abandon du débat sur l’Islam contredirait tout simplement sa stratégie de reconquête pour l’élection présidentielle.

Celle-ci a pour fondement une  double analyse :

1.    Les sujets économiques et sociaux sont désormais minés pour le « candidat du pouvoir d’achat » devenu « président du bouclier fiscal ». Ce terrain est réputé favorable à l’adversaire. Il faut donc déplacer le débat sur le plan idéologique. Le candidat qui impose ses thèmes de campagne prend toujours l’avantage.

2.    L’opinion de droite opère un glissement progressif sur sa droite sous l’influence de Marine Le Pen. Ce sont ces voix qu’il faut reconquérir. Il faut parvenir à la fusion des électorats FN et UMP.

Le discret conseiller du Chef de l’Etat, Patrick Buisson est sorti de sa réserve en accordant une interview à Paris Match cette semaine. De manière transparente il évoque la clé d’une réélection de Nicolas Sarkozy, la reconquête des milieux populaires dont il suppose qu’ils sont particulièrement perméables aux discours sur l’immigration et la sécurité. Il oppose les élites accusées de « prolophobie » aux sans grades. Le populisme est assumé sans fard. Les pauvres sont présumés racistes, donnons leur les signes qu’ils attendent.

L’éminence noire de Nicolas Sarkozy préfère évoquer les classes populaires plutôt que les Français de plus de 65 ans qui constituèrent le véritable atout maître de la victoire de la droite en 2007 (seule catégorie d’âge dans laquelle N. Sarkozy fut majoritaire devant S. Royal). Mais pour les uns comme pour les autres, l’argumentaire est le même. Nicolas Sarkozy est le président protecteur contre toutes les invasions.

Patrick Buisson annonce un plan de bataille en trois points : plus de fermeté sur l’immigration, un code de la laïcité, une loi dite de réhabilitation du travail et qui aurait pour objet de réserver aux Français le RSA et le RMI…

La proximité avec les thèmes de campagne de Marine Le Pen est confondante. Elle n’est pas fortuite. Sur le plan électoral, Nicolas Sarkozy prend un risque, celui de conforter l’original au détriment de la copie. Mais Nicolas sarkozy croit pouvoir gagner à tous les coups. Soit Marine Le Pen devance le candidat PS au 1er tour et c’est un nouveau 21 avril qui lui assure la victoire. Soit la présidente du FN n’est pas qualifiée pour le second tour et il lui sera alors nécessaire de s’assurer un report massif des voix du FN.

Cette stratégie est aujourd’hui contrariée par la multiplication de sondages qui anticipent une éventuelle élimination de Nicolas Sarkozy dès le 1er tour et l’implosion de sa majorité qui se refuse pour partie à piqueniquer avec l’extrême-droite.

Quand Chantal Brunel et les députés de l’UMP paniquent…

Les sondages de Louis Harris publiés dimanche et mardi (qui placent Marine Le Pen en tête du 1er tour de la présidentielle de 2012) ont créé la stupeur générale. Quoi de plus normal.

Ce qui l’est moins c’est la réponse apportée par l’ancienne porte-parole de l’UMP Chantal Brunel. Interrogée par la presse sur le sondage Louis Harris, elle suggère brutalement « de remettre les immigrés dans les bateaux qui viendraient de la Méditerranée » car le « temps n’est plus à la parole mais aux décisions ». Décidée à prendre La présidente du FN sur son extrême-droite, elle va jusqu’à oser « Marine Le Pen n’a aucune solution à proposer, nous on doit montrer qu’on a des solutions »…

Le propos dénote d’un cynisme rare. Michel Noir refusait de vendre son âme pour gagner une élection, Chantal Brunel a préféré la mettre aux enchères…

Il témoigne surtout d’une totale incompréhension par les sarkozystes des enjeux du moment.

Depuis deux mois, le chef de la diplomatie française est resté immobile quand les peuples arabes, de Tunisie en Libye, bousculaient l’Histoire. Dans 100 ans peut-être les historiens écriront-ils que le monde est entré dans le XXIème siècle au mois de janvier 2011 mais que le président français a pris acte tardivement de ce « printemps arabe » pour modérer aussitôt son audace en agitant la peur de vagues déferlantes charriant de nouveaux migrants vers nos frontières.

Il y a – comment ne pas le voir – une pression migratoire. Elle est liée au fait que la désorganisation des états libérés favorise la fuite de ceux qui avaient déjà le projet de partir. Elle est parfois le fait de personnes impliquées dans les régimes tombés et qui cherchent à échapper à une purge. Elle est enfin l’issue dramatique de celles et ceux qui craignent pour leur vie et qui cherchent à se protéger de la folie de Kadhafi.

La vision stratégique c’est pourtant de saisir avec enthousiasme cette opportunité unique, c’est de se réjouir de partager ce moment où la liberté gagne de nouveaux territoires.
La vision stratégique c’est d’aider le monde arabe à s’approprier des principes que nous croyons universels.
La vision stratégique c’est de conforter ces révolutions en aidant ces peuples à consolider la démocratie, en favorisant leur développement économique, en assurant une coopération avec des partenaires qui ne veulent plus être traités comme de simples obligés.
La vision stratégique c’est de soutenir un processus qui peut permettre tout à la fois l’émergence d’un Islam modéré, et la constitution d’Etats qui tout en préservant la liberté de conscience séparent le temporel du spirituel.
La vision stratégique c’est enfin d’imaginer que la démocratie et la liberté sont les meilleurs remparts contre le fanatisme, le terrorisme.
La vision stratégique c’est d’imaginer des citoyens heureux qui n’auront plus jamais à fuir leur pays pour gonfler les rangs des clandestins pour lesquels la vie est une succession d’humiliations et de frustrations.

Aujourd’hui les peuples libérés, ceux qui se libèreront demain nous regardent. Ils n’oublieront pas. Les liens économiques, culturels, stratégiques dans le monde arabe et plus généralement en Afrique s’apprécieront à partir de la façon dont nous avons accueilli leur formidable mutation. Ne pas le comprendre relève de la faute politique.

Les condamnés à mort

Il neige sur Paris.  Il fait froid. Le vent traverse les pulls et les parkas. Quelques centaines de militants de Aides, Act-UP, du MJS et du PS sont rassemblés sur les marches de l’Opéra à l’occasion de la journée mondiale contre le SIDA. Je regarde ces manifestants qui se prennent dans les bras, se serrent, comme s’ils étaient heureux de pouvoir se retrouver encore, de se montrer que la vie irrigue encore leurs veines…

Le SIDA, on en parle moins, mais on en meurt toujours. La trithérapie a freiné la maladie et fait baisser l’attention des opinions publiques occidentales. Le sentiment d’urgence a baissé. Mais la mort fauche encore ceux qui s’aiment. En France et surtout au Sud de l’Europe sur ces territoires ou l’information et la prévention sont freinés par les tabous.
Dans notre pays toutes les barrières ne sont d’ailleurs pas tombées. Il y a trois ans, j’évoquais sur mon blog la mort de P. qui m’avait accueilli chez les jeunes socialistes, son patronyme figurait dans ce court texte conçu comme un hommage. Quelques jours plus tard, son père m’écrivait – furieux – que son nom puisse être associé à ces quatre lettres toujours infamantes.

Ce combat ne doit pas, ne peut pas s’arrêter. Son actualité demeure brûlante et notre vigilance doit rester totale.
Mercredi soir, au moment même où, dans la nuit glacée le trop maigre cortège s’étirait sur les grands boulevards, le Sénat examinait la disposition du gouvernement restreignant l’accès aux soins pour les étrangers sans papiers malades. Disposition honteuse qui repousse vers la clandestinité, conduit à renoncer aux soins, favorise la transmission du virus.

En rentrant chez moi, j’écoute les vers magnifiques de Jean Genet chantés et lus par Jeanne Moreau et Etienne Daho (1). Leurs voix résonnent de ces mots d’amour écrits par un homme pour un autre homme, promis à la lame du bourreau :

Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.
(…/…)
Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

Je voudrais que ces mots atteignent celles et ceux qui, continuant de fermer les yeux, offrent à la guillotine de nouveaux condamnés à mort.

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(1) Le condamné à mort. Etienne Daho, Jeanne Moreau. Naïve.

Quand Copé se venge en supprimant le salaire de Hirsch…

Le débat budgétaire peut réserver quelques surprises. Ainsi à l’article 48 de la loi de Finances, les crédits de la mission « sport jeunesse et vie associative » donnent à Jean-François Copé l’occasion d’un règlement de compte aussi mesquin qu’intolérable.

Un amendement déposé par des proches du maire de Meaux propose un anodin glissement de crédits de la ligne « actions particulières en direction de la jeunesse » vers la ligne « promotion du sport pour le plus grand nombre ». Pas de quoi, en apparence, fouetter un chat…

Derrière l’aridité de la technique se cache une mesure punitive. Il s’agit purement et simplement de supprimer l’indemnité du président de l’agence de service civique créée en mars 2010 qui n’est autre que… Martin Hirsch.

On se souvient de la violence avec laquelle Jean-François Copé avait réagi au livre « pour en finir avec les conflits d’intérêts » de l’ancien haut commissaire au gouvernement qui pointait l’évident conflit d’intérêt entre la fonction de président du groupe majoritaire et le métier d’avocat d’affaires (voire également à ce sujet mon post du 19.10 )

Involontairement, Jean-François Copé et ses amis viennent de rendre témoignage de l’urgence de légiférer à ce sujet. Utiliser sa fonction de parlementaire pour se venger de l’un de ses concitoyens (coupable de s’être simplement intéressé aux soupçons qui pèsent sur les rapports entre le pouvoir et l’argent), c’est là une très belle illustration de la notion de conflit d’intérêt…

Copé refuse une loi sur le conflit d’intérêt

Le calendrier parlementaire ne coïncide pas toujours avec l’actualité sociale. Mardi 19, les millions de Français qui défilaient pour la sixième fois dans les rues, ont couvert par leurs slogans – ne nous en plaignons pas – les travaux dans l’hémicycle.

L’Assemblée avait à se prononcer sur trois propositions de lois socialistes. Toutes les trois visaient à rénover la vie politique. Il s’agissait de corriger les contournements de la loi sur le financement des formations politiques (multiplication des micro-partis), de limiter le cumul des mandats (un parlementaire ne pourrait plus diriger un exécutif local), et enfin de prévenir les conflits d’intérêt.

Sur le cumul des mandats, admettons que le sujet puisse ne pas être partagé et clive la gauche avec la droite. Sur les deux autres textes, le groupe socialiste s’attendait à un travail sérieux et espérait que la loi puisse venir combler les vides juridiques. C’était sans doute trop attendre.

Le plus cocasse dans cette histoire, c’est que les députés UMP viennent de voter –sans le savoir – contre une proposition d’un ancien membre de leur gouvernement. En effet sur le conflit d’intérêt, la proposition socialiste était une reprise in extenso de la 1ère recommandation de Martin Hirsch publiée dans son dernier ouvrage « Pour en finir avec les conflits d’intérêts ». Pour ne pas provoquer l’urticaire du président du groupe UMP – qui avait convoqué les sombres heures de notre histoire pour mieux disqualifier les écrits de l’ancien haut commissaire – nous ne l’avions pas précisé.

En quelque sorte, Jean-François Copé vient de réussir un « blind test » : en effet sa constance dans le rejet de toute disposition sur le conflit d’intérêt est totale, quel qu’en soit l’auteur. Pour mieux comprendre cette aversion, il faut sans doute rechercher dans un autre livre écrit l’an dernier par Frédéric Dumoulin et Solenn de Royer « Copé l’homme pressé » (p. 2719 et suivantes). Les journalistes avaient révélé l’affaire du projet de fusion entre les conseils en propriété intellectuelle et les avocats dans laquelle JF. Copé s’est placé dans une situation de conflit d’intérêt manifeste.

Pendant le débat, les quelques députés UMP de permanence (et en l’absence de Jean-François Copé soulignée par Jean-Marc Ayrault ) ont fustigé le populisme de ces propositions. Parfois on se pince. Comme si ce n’étaient pas les dérives qui fournissaient leurs meilleurs arguments aux populistes de tous poils !

Le livre de Frédéric Dumoulin rapporte qu’en 1993, Michel Sapin, ancien ministre des Finances (PS), battu aux législatives rencontre deux cabinets d’avocats pour tenter une reconversion. Il leur explique qu’il ne pourra pas les aider à contourner sa propre loi (sur la lutte anti corruption), il se voit alors répondre : « mais alors, à quoi pouvez-vous donc nous servir » ? Michel Sapin a renoncé.

Il ne s’agit pas de dire que tous les avocats sont des lobbyistes. Il ne s’agit même pas de condamner le lobbying. A travers cette proposition de loi, il s’agit juste de rendre impossible les situations de conflits d’intérêt, car oui, la fonction de législateur suppose une absolue exemplarité. Les socialistes proposaient simplement que la transparence soit totale de la part du député et de la part de l’employeur qui le paie. Parce que la « publicité permet le contrôle » dixit M. Hirsch.

C’était encore trop pour Jean-François Copé qui a toujours refusé de donner le montant exact de ses émoluments (mais n’a pas contesté l’évaluation de 200 000 euros minimum par an pour quelques demi-journées de travail par mois) ainsi que le nom de ses clients. La transparence a ses limites et c’est derrière ces limites que prospère le soupçon. Tant pis pour la démocratie et tant pis pour les autres parlementaires qui seront eux aussi suspectés.

Tout cela ne compte pas pour le député de Meaux, et il doit même trouver que l’opposition en fait un peu trop. Dans son style inimitable (genre « demain j’arrête la langue de bois et je me mets direct au plomb« ) Jean-François Copé a osé dire que 30 000 euros mensuels cela correspond modestement « à un salaire de cadre sup » (réponse au journal Marianne le 16 avril 2009)… Et puis ce boulot, c’est « pour rester en prise avec la réalité »…

la bonne nouvelle de l’été.

L’actualité réserve parfois des comparaisons cruelles.

En France, Nicolas Sarkozy désigne des boucs émissaires à la vindicte populaire, il assimile l’immigration à la délinquance et organise la mise à l’index des populations Roms , après avoir mené, dans des conditions douteuses un débat sur l’identité nationale. De l’autre côté de l’Atlantique, Barack Obama prend la décision courageuse de maintenir l’édification d’un centre culturel et cultuel musulman à deux cent mètres de « ground zero ».

Le président des Etats-Unis est à la veille d’élections importantes. Les Républicains amalgament dans un terrifiant raccourci, la religion musulmane et les terroristes d’Al Qaida qui ont abattu les tours du World trade center. Mais l’hôte de la Maison Blanche choisit, à contre-courant d’une large part de son opinion publique, de rappeler les valeurs non négociables sur lesquelles s’est construit son pays : « that’s America« !

Le locataire de l’Elysée prépare aussi des échéances électorales et cherche à rassembler sa droite jusqu’à l’extrême. Michel Noir, confronté dans les années 90 au score du FN, préférait perdre des élections que son âme. Nicolas Sarkozy a choisi lui le destin de Faust. Une deuxième vie à l’Elysée vaut bien tous les pactes. Théoriquement gardien de la constitution, il n’hésite pas à contourner son article 2 qui assure l’égalité des citoyens quelles que soient leurs origines. Le secrétaire général de l’Elysée rame pour limiter le nombre de cas concrets pour lesquels une procédure de déchéance de nationalité sera envisageable. Mais, trop tard. Le mal est fait parce que le message est clair : les français qui ne sont pas de souche, sont tolérés comme citoyens de seconde zone.

Il faut évidemment s’élever contre le meurtre de policiers, condamner l’excision et réprouver la polygamie. Mais la République s’est construite sur l’égalité de ses citoyens et sur le droit du sol. Tous les criminels sont passibles des mêmes peines. En revenant sur ces principes, l’UMP ouvre une brèche. Cette dernière est d’autant plus grave qu’elle vise spécifiquement à stigmatiser les Français de confession musulmane (1). En effet, quel point commun entre le crime de sang, passible de la réclusion à perpétuité, la mutilation sexuelle punissable jusquà 20 ans d’emprisonnement et le mariage multiple qui n’est sanctionnable que d’un an de privation de liberté? Aucun sur le plan pénal. Mais sur le plan symbolique chacun aura compris la confusion opérée.

Sur le champ des luttes contre les discriminations l’été aura été avare en bonnes nouvelles. Mais il y en a eu une. Le président n’aime pas les immigrés, ni les gens du voyage, mais il n’a rien… contre les petits. Désormais les policiers pourront mesurer moins d’un mètre soixante. Les plus médisants décèleront dans cette décision un sérieux conflit d’intérêt. Les plus optimistes saisiront l’augure d’une prochaine reconversion du chef de l’Etat… Une bonne nouvelle peut toujours en cacher une autre.

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(1) l’excision ou la polygamie sont au demeurant des pratiques minoritaires. Mais après un an de polémiques orchestrées par l’UMP, on finirait par croire que l’Islam n’est qu’affaire de femmes excisées, en burqa et enrôlées dans des harems.

Pourquoi l’UMP a peur du débat

L’ambiance est électrique. Mais le ministre est débranché. Depuis ce matin le débat a commencé en commissions sur la réforme des retraites. Eric Woerth, hagard, se contente de renvoyer la balle. Ses réponses sont laconiques. Souvent imprécis, il s’excuse devant la commission des Finances en expliquant qu’il a « oublié son dossier » au ministère…

Comme au bon vieux temps du RPR, l’UMP fait front. Sans nuance. Comme chaque fois que la majorité se sent en difficulté, elle a pour  réponse exclusive le passage en force.

Entamer le 20 juillet un débat sur une réforme présentée comme la principale de la législature, il fallait oser. Ils ont osé.

Refuser  la publicité des débats en commission, il fallait avoir le culot de le justifier quand dans le même temps le gouvernement achète à millions des pages ou des écrans de publicité pour vanter une réforme qui n’est même pas votée . Ils ont eu ce culot.

Limiter la parole à un orateur pour l’opposition et par amendement, fixer le temps de parole à deux minutes pour parler de sujets aussi simple que la pénibilité, il fallait assumer l’indécence. Ils l’assument.

Mais de quoi a donc peur la majorité si ce n’est  justement du débat. Pourquoi? parce que l’argument de la droite pour faire avaler la pillule aux Français était simple : il n’y avait qu’une réforme possible.  et donc un choix binaire, celui du courage ou celui de la lâcheté. La droite empruntant évidemment la première voie… Cela supposait une opposition repliée dans une forme de résistance désespérée, repliée sur le discours des acquis, sans vision de l’avenir et des enjeux. Le parti socialiste a, en dévoilant son projet, interdit à l’UMP son meilleur refrain. Pire, son projet alternatif a a le fois le mérite d’être financé, d’être plus juste, plus durable et surtout d’être soutenu par une majorité de Français.

La deuxième raison tient au malaise qui règne au sein de la majorité. En commission des Finances ce matin les divisions internes à l’UMP ont permis aux socialistes de faire adopter un amendement maintenant à 65 ans le départ à la retraite sans décote pour les mères de deux enfants.

Faut-il lâcher prise et renoncer à la discussion? Evidemment non. La discussion – aussi hachée soit-elle – a permis notamment de faire apparaître les points suivants :

  1. La réforme n’est financée que jusqu’en 2018. Woerth a dit « il faut s’habituer à des rendez-vous sur les retraites ». En clair, le passage à 62 ans et 67 ans n’est garanti que jusqu’en 2018. Pour les générations nées après 1959, de nouveaux reculs de l’âge légal sont prévus.
  2. E. Woerth a reconnu le siphonage du fond de réserve pourtant destiné aux générations qui partiront après 2020. « le fond n’a pas été créé pour être regardé » a-t-il déclaré. Les Villepinistes s’en sont également émus par la voix de D. Guarrigues qui présentait un amendement commun avec les députés Goulard et Montchamp.
  3. Les retraites des personnes au carrières fractionnées notamment les femmes vont être pénalisées. Dans les faits on assistera à une baisse des pensions. C’est ce qu’a implicitement reconnu Chantal Brunel (UMP).
  4. Les hauts revenus et les revenus du capital contribueront à hauteur de 2 milliards d’euros en 2020 à la réforme. C’est moins de deux fois l’effort qui va être demandé aux fonctionnaires par l’augmentation de leurs cotisations (4,9 milliards en 2020)
  5. l’argument « c’est normal de passer à 62 ans parce que depuis 1982, l’espérance de vie a progressé de 6 ans » ne prend plus. Depuis 1982, la durée de cotisations est passée de 150 à 162 trimestres, soit 3 ans c’est-à-dire la moitié de l’espérance de vie acquise. Les Français ont déjà payé…

Demain les socialistes reprendront la démonstration. Ils feront progressivement apparaître que cette réforme est dictée par les intérêts du désormais fameux « premier cercle ».

Qui alimente le Front National ?

Il y a des idées qui ont la vie dure. Ainsi, la droite pense que « la meilleure défense, c’est l’attaque ».
Depuis plusieurs jours les déclarations des dirigeants de la droite se multiplient. Les socialistes seraient coupables de populisme. François Baroin a franchi la ligne jaune en accusant la gauche de faire le jeu de l’extrême droite.

Qu’en est-il vraiment ? La gauche joue-t-elle contre les institutions démocratiques ? Menace-t-elle les principes républicains ? Renie-t-elle les valeurs de ses pères ?

Poser ces questions c’est y répondre. L’opposition exerce son droit de contrôle. En posant des questions précises, en refusant de demander des démissions, en préservant la présomption d’innocence, elle joue son rôle. En dénonçant la connivence qu’entretiennent les dirigeants de l’UMP avec les grandes fortunes, les socialistes prolongent les combats de Jaurès et de Blum.

Que dirait-on si à l’inverse, la gauche ne relayait pas les légitimes interrogations de la presse et des Français ? L’extrême droite aurait alors tout loisir de dénoncer la « bande des quatre » et un système parlementaire dans lequel chacun tient son voisin.

Ce qui alimente aujourd’hui le populisme c’est le refus par M. Woerth de s’expliquer clairement, c’est cet indécent cumul entre les fonctions de ministre avec celle de trésorier de l’UMP, c’est la création de ce club des généreux donateurs auquel on promet le maintien du bouclier fiscal, c’est ce refus d’accepter la mise en place d’une commission d’enquête qui fasse la lumière.

C’est lorsque les élites nourrissent le soupçon que leur légitimité est atteinte.

Pourquoi Eric Woerth doit rester au gouvernement

Il y aurait bien un scénario diabolique : Nicolas Sarkozy, conscient de l’impossibilité de maintenir Eric Woerth se poserait non pas la question de savoir si il doit le démissionner, mais quand il doit l’exfiltrer de son gouvernement.

Parfait connaisseur des médias, le chef de l’Etat attendrait la fin du pic médiatique, ce moment où les journalistes ne feraient plus recette avec cette embarrassante affaire Bettencourt. En faisant partir trop tôt son ministre, il se retrouverait en première ligne, rattrapé par l’immixion de son conseiller Ouart dans les démêlés judiciaires de la famille Bettencourt, par ses rencontres à l’Elysée avec le gestionnaire de fortune M. De Maistre, par sa présence au Bristol lors des soirées organisées pour et avec les généreux donateurs de l’UMP… Le Président attendrait don son heure, protégé par son ministre-fusible. Grillé pour grillé, le ministre du travail pourrait bien encore servir à lui éviter la foudre quelques semaines, le temps de clore la session parlementaire et de voir la France passer à autre chose, coincée entre camping, chaises longues et crème solaire.

A la rentrée, il annoncerait un remaniement (après avoir laissé fuiter que ce grand moment n’interviendrait qu’en octobre). Le ou la nouvelle ministre aurait eu tout l’été pour se préparer au débat sur les retraites. L’effet de surprise permettrait de gagner une quinzaine pendant laquelle la presse pourrait commenter la nouvelle « séquence qui s’ouvre » et se perdrait en conjectures pour savoir si Nicolas Sarkozy a « repris la main » ou pas. Le nouveau ministre annoncerait quelques inflexions modestes sur les retraites en espérant que la nouveauté de sa nomination et ces évolutions permettraient d’apaiser une rentrée sociale que l’on pressentait agitée.

Mais Nicolas Sarkozy n’est pas le diable. Et pour une fois, le président n’a pas tort. Il faut maintenir coûte que coûte Eric Woerth. Je m’explique :

  • qui mieux que ce ministre des affaires sociales incarnerait cette confusion entre les milieux d’argent et la droite?
  • Qui mieux qu’Eric Woerth pourrait défendre dans le débat sur les retraites, l’inégal partage de l’effort entre revenus du capital et du travail?
  • Qui mieux que lui pourrait défendre la rigueur pour les modestes et la clémence fiscale pour les grandes fortunes?
  • Qui mieux qu’ Eric Woerth pourrait contribuer à la mobilisation syndicale du 7 septembre? Deux, trois millions de personnes pourraient se retrouver à manifester au choix contre la réforme des retraites ou cette société où l’indécence est érigée en modèle ?

Monsieur le Président, en politique les symboles ont leur importance. Ne nous privez pas de ce ministre qui incarne mieux que tous les autres, votre politique.