Tribune dans Libération – A trop se battre, nos cœurs vont s’arrêter

 

C’est l’histoire d’un bus qui fonce dans un mur. Un bus dans lequel chacun des passagers prétend vouloir être le pilote. Pendant que le premier tient le volant, le deuxième appuie sur l’accélérateur tandis qu’un troisième écrase le frein, qu’un quatrième actionne le clignotant droit pendant que le cinquième s’acharne sur le gauche… Avec pareil attelage, la seule probabilité de ne pas se fracasser contre le mur… c’est de ne même pas parvenir jusqu’à lui.

C’est l’histoire de dirigeants gagnés par l’ivresse quand l’époque devrait les conduire à la sobriété. C’est l’histoire de gens qui se regardent monter et tomber dans le miroir des sondages. C’est l’histoire d’enfants gâtés que rien n’oblige, qui se disputent le même jouet et qui, au bout du compte, n’en obtiendront chacun qu’un morceau, un lambeau.

C’est l’histoire de gauches qui se décrivent irréconciliables alors qu’elles sont parvenues à avancer ensemble à des époques où un mur les opposait. Cette primaire de toute la gauche, que tout le monde prétend vouloir mais que personne ne souhaite au fond, se déroule sous nos yeux : une primaire sauvage, sans règles, donc une primaire sans vainqueur. Nous assistons à la naissance d’une gauche darwiniste et wharolienne à la fois : que le plus fort gagne sa minute de célébrité. Au bout de cette épreuve de force se profile une faillite commune. Ce spectacle est aussi désolant que consternant. Les désaccords il y en a toujours eu. Mais le génie de ceux qui ont marqué l’histoire de la gauche a été de savoir la rassembler pas de l’écarteler, par la gauche ou par la droite, pour mieux se démarquer.

Il y a toujours de la place pour l’aventure individuelle. Dans un moment où le Président est affaibli par une impopularité chronique, où la gauche se fragmente dans la confrontation à l’exercice du pouvoir, où la droite est monopolisée par une primaire qui voie chaque grognard s’imaginer Bonaparte, tout semble devenu possible.

La vérité est, hélas, plus inquiétante. A ce jeu-là, la gauche est certaine d’être absente au second tour de l’élection présidentielle. Suivra un chef de l’Etat de droite qui pratiquera la «recomposition» pour mieux s’assurer de la disparition de la gauche, et c’est l’extrême droite qui s’imposera comme l’alternative au nouveau pouvoir. Qu’aurons-nous collectivement gagné de ce suicide ? C’est cette responsabilité que prennent tous ceux qui, nombreux, opposent, clivent, divisent. La recherche de l’unité n’est pas une option mais une exigence. La gauche, c’est l’éternelle dialectique entre le souhaitable et le possible ; abandonner ce dialogue, c’est renoncer soit à changer le réel, soit à viser l’idéal. Dans une époque où le buzz tient lieu de pensée, le seul vrai langage transgressif est celui qui fédère les cœurs de toute la gauche.