Je suis la Marseillaise. Quarante-huit heures après la vague citoyenne qui a submergé la France pour dénoncer les attaques de la semaine dernière, l’Assemblée nationale a offert mardi un nouvel hommage aux victimes et à la République qui tient bon. D’une seule voix, au sens propre du terme, gauche et droite ont entonné l’hymne national dans l’hémicycle qui, de mémoire de parlementaire, n’avait pas vécu cela depuis 1918 et la fin de la première guerre mondiale. Pour Manuel Valls qui s’apprêtait à monter à la tribune pour prononcer l’un des discours les plus importants de sa vie politique, la pression est à son maximum.

Larmes. Dans la matinée, le Premier ministre tout de noir vêtu a discrètement essuyé quelques larmes lors de l’hommage aux policiers dans la cour de la préfecture de police. Devant la représentation nationale, sa voix ne tremble pas. Manuel Valls, c’est la sécurité décomplexée. Evoquer la République, la laïcité, la France indivisible, c’est un discours qu’il porte depuis trente ans, à rebours d’une grande partie de ses camarades socialistes. Quitte à faire quasi cavalier seul en votant l’interdiction du voile intégral en 2010 ou en se démenant pour faire annuler le spectacle de Dieudonné il y a pile un an. En dénonçant de nouveau le comportement de ce «récidiviste de la haine», Manuel Valls déclenche une troisième standing ovation après son hommage aux forces de l’ordre et son plaidoyer contre un «nouvel antisémitisme dans nos quartiers».

Au moment où la France s’interroge sur son unité, le chef du gouvernement va s’adresser à la droite sur les réponses en matière de sécurité (lire ci-contre) avant d’emballer sa gauche sur le terrain des valeurs. «Je ne veux plus qu’il y ait des juifs qui puissent avoir peur et des musulmans qui aient honte», proclame-t-il après une semaine où le questionnement communautaire s’est enflammé. «Cela paie d’avoir fait évoluer le logiciel de la gauche, qu’on ne soit pas aujourd’hui suspects d’angélisme», applaudit l’ex-ministre Delphine Batho.

Mais pas question de se déployer sur le seul terrain de la sécurité. En début de journée, le Premier ministre a laissé sa ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, annoncer un renforcement des outils pour enseigner la laïcité à l’école et confirmer la création d’un enseignement moral et civique dans toutes les classes dès la prochaine rentrée.

Face aux députés, Manuel Valls reprend à son compte un «combat pour la tolérance et la laïcité». Et lui qui s’est toujours enorgueilli de parler vrai insiste. «Il faut toujours dire les choses clairement : oui la France est en guerre contre le terrorisme, le jihadisme et l’islamisme radical». Mais, prend-il soin de distinguer, «la France n’est pas en guerre contre une religion. La France n’est pas en guerre contre l’islam et les musulmans. La France protégera tous ses concitoyens, ceux qui croient comme ceux qui ne croient pas».

«Petite Cuisine». Juste avant lui, le patron des députés UMP, Christian Jacob s’est permis un discours aux accents de George W. Bush post-11 Septembre. «Il faut armer le pays», dégaine-t-il, avant de réclamer la totale : une commission d’enquête parlementaire, un collectif budgétaire et une révision de la loi de programmation militaire. «S’il faut restreindre pour cela les libertés de quelques-uns, alors il faudra le faire», ajoute le président du groupe UMP sans ciller. «On a pu croire, un moment, que l’unité nationale était fissurée avec ce discours déjà dans la polémique et la petite cuisine politicienne, raconte le porte-parole du PS Olivier Faure. Mais la solennité et la gravité du Premier ministre l’ont éclipsé». Si la majeure partie des dirigeants de droite est sortie conquise par Valls – «il n’y a rien à dire, c’est un très bon discours de fermeté républicaine», concède Henri Guaino, plume professionnelle -, certains UMP n’en démordent pas et réclament à la gauche de durcir encore plus le ton. «Je préfère des mesures qui créent des questionnements chez des journalistes politiquement corrects plutôt qu’il y ait d’autres morts dans la rue à cause du terrorisme», assène Patrick Ollier.

A gauche, il n’y a plus de frondeurs qui tiennent. La veille, lors d’un séminaire aux allures de groupe de parole, ils ont été plusieurs à proposer de chambouler l’agenda parlementaire, quitte à reporter l’examen de la loi Macron, pour pouvoir se consacrer à des débats plus prioritaires que le travail du dimanche. Marie-Noëlle Lienemann, infatigable opposante interne du gouvernement «n’a pas encore pris la parole, donc tout va bien», a plaisanté Patrick Mennucci pour détendre le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve. Mardi,

«Manuel Valls a su parler sans surenchère ni démagogie, se félicite Régis Juanico. Il a coupé l’herbe sous le pied de la droite qui n’a pas su bien se tenir.» Car à chaque fois que le Premier ministre cite les noms des ministres de la Justice et de l’Education, on entend monter la réprobation des rangs de l’opposition.

Alors que Matignon et l’Elysée assuraient lundi que ce discours ne comporterait que les grandes «têtes de chapitre de réflexion» après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, Manuel Valls a surpris tout le monde en déroulant un ensemble de mesures, souvent floues mais se voulant «implacables».

«Diable». «A une situation exceptionnelle doivent répondre des mesures exceptionnelles mais jamais des mesures d’exception qui dérogeraient aux principes du droit et des valeurs», promet-il devant un hémicycle bondé. La création d’un nouveau fichier pour les terroristes, la promesse de mesures limitant la consultation de certains sites internet et l’annonce dans les prisons de quartiers dédiés aux jihadistes font pourtant grincer les dents des socialistes. «J’ai peur qu’on recrée un califat dans la prison», lâche un député PS qui préférerait qu’on généralise l’encellulemement individuel. «Internet n’est pas le diable. On combat par les idées et le code pénal ce qui passe par le vecteur internet. On ne combat pas internet», précise de son côté le député Christian Paul, spécialiste des libertés numériques. Mais avant de rentrer dans le détail des mesures, tous taisent leurs réserves. Ou comment faire vivre encore «l’esprit du 11 janvier».


Laure EQUY, Lilian ALEMAGNA et Laure BRETTON