Ce qui se joue en Syrie

L’opinion publique internationale demande encore à être convaincue de la légitimité d’une intervention en Syrie. Le mensonge de Colin Powell devant les Nations Unies sur les preuves de détention d’armes de destruction massive par Saddam Hussein est encore dans les esprits. C’est pourquoi la France qui se refusa à cette mascarade, doit aujourd’hui jouer un rôle particulier.

Ce qui se joue en Syrie dépasse la Syrie. Il s’agit ni plus ni moins de fixer le cadre, dans un contexte qui n’est pas celui, fantasmé, d’un « nouvel ordre international » gouverné par les Nations Unies. Le mur de Berlin est tombé, la guerre froide est terminée, mais nous assistons à un retour des logiques de grandes puissances (Russie, Chine) qui paralyse les capacités de réaction et d’action de la communauté internationale.

C’est pourquoi la prise de position de François Hollande est une position courageuse et responsable.

Même la guerre a ses règles.

Tous les moyens ne sont pas admissibles pour parvenir à la victoire. C’est pour cela que au lendemain de la première puis de la seconde guerre mondiale, conventions, traités, protocoles sont venus proscrire certaines pratiques et légitimer les interventions humanitaires. C’est pour cela qu’il existe une cour pénale internationale.

L’utilisation en Syrie de l’arme chimique ne doit, ne peut pas être banalisée.

Accepter qu’un dictateur puisse l’utiliser, franchisse la « ligne rouge » sans s’exposer à des sanctions, c’est accepter que demain cet arme trouve de nouveaux vendeurs et de nouveaux marchés. La prolifération demeurera dans un premier temps l’odieux privilèges de régimes autoritaires avant sa « démocratisation » et son utilisation potentielle par des groupes réduits, notamment terroristes. C’est à ce risque que s’expose le monde s’il ferme les yeux sur le massacre de Damas.

La réponse que doit adresser le monde n’est pas fondée sur la morale, ou sur l’émotion. Il y a hélas trop de conflits qui justifieraient sur cette base une intervention. Elle doit être fondée sur la volonté de tracer une frontière entre les armes conventionnelles et les armes de destruction massive. Ces dernières frappent aveuglément, sans distinguer, les enfants, les femmes, les civils, des combattants. Leur effet c’est l’extermination d’une population.

L’acceptation de l’utilisation de l’arme chimique ouvrirait une brèche dans le principe de dissuasion nucléaire. Les armes de destruction massive sortiraient du registre dissuasif, celui de l’équilibre de la terreur, pour entrer dans le registre opérationnel et tactique.

Ce qui se joue aujourd’hui c’est la sécurité du monde. L’objectif d’une intervention c’est à la fois d’adresser un signal clair et de neutraliser le potentiel chimique du régime syrien.

Assad connaît la fragilité des démocraties, leur réticence à s’engager loin, la crainte de leurs opinions publiques devant le risque de représailles, leur capacité à se diviser entre majorité et opposition… Le vote britannique, le contre-temps américain, lui ont donné des ailes. Le dictateur syrien est sorti de sa discrétion médiatique et s’autorise désormais à menacer la France.

Assad est un joueur d’échecs cynique. Son attaque chimique avait pour cible exclusive l’opposition démocratique. Les bases des islamistes de Al Nosra ont été épargnées.

Pourquoi ? Parce que Assad sait que si la communauté internationale ne réagissait pas, cela aurait un double effet sur la suite des combats. Gagnée par le sentiment d’abandon, l’opposition démocratique n’aurait d’autre choix que de se tourner vers les extrémistes. Cette radicalisation de l’opposition permettrait alors à Assad de se présenter contre le dernier rempart contre le fanatisme. La boucle serait alors bouclée et le crime légitimé.

Voilà pourquoi il est aujourd’hui nécessaire de renverser le plateau et de lui signifier que le temps de jouer est terminé.

Commentaires

Marlon
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Merci Olivier pour ce très bon texte , voila un tres bon eclairage sur les enjeux en Syrie. Je compte sur toi pour que tu passes le message cet apres midi dans l’hémicycle lors du débat et que tu le relaies sur les ondes ca nous changera de l’argumentation d’Harlem Desir …

Geneviève Wortham
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On n’entame pas une guerre à la légère. Les frappes « chirurgicales » qui épargneraient « les enfants, les femmes, les civils » pour ne massacrer que les combattants n’existent que dans la bouche de ceux qui les déclenchent. La situation dans cette partie du monde est explosive (sans jeu de mots), et nul ne peut dire aujourd’hui quelles seraient les conséquences d’une intervention en Syrie, bien au-delà de ce seul pays. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon s’inquiétait hier soir de ces conséquences possibles. Quoi qu’on pense de ce « machin », l’ONU fonde à l’heure actuelle le droit international. Un pays seul, ou pire à la remorque des USA, ne peut pas décider de l’ordre international, ce n’est en tous cas pas ma conception d’une politique internationale de gauche. Et on voit bien que ce ne sont pas seulement la Chine et la Russie qui bloquent un mandat de l’ONU.
L’opposition démocratique et laïque syrienne n’a pas été beaucoup soutenue par les puissances occidentales, dont la France ces dernières années
. Une intervention l’aiderait-elle aujourd’hui? Rien n’est moins sûr. Les islamistes sont en position de force, soutenus financièrement, militairement, par l’Arabie Saoudite et le Qatar. Il est vrai que la manne financière de ces 2 pays arrose aussi la France…
Nous devrions apprendre de l’histoire, surtout lorsqu’elle est récente. Les interventions occidentales en Irak, en Lybie loin d’instaurer la démocratie, ont laissé ces pays dans le chaos; les attentats, les combats entre factions, les assassinats y sont encore plus nombreux qu’avant.
On ne le dira jamais assez : seule une solution politique, appelée de leurs voeux par Ban Ki-Moon et Moaz Al-Khatib, ancien chef de l’opposition syrienne, permettra de faire progresser la démocratie au Moyen-Orient. Une intervention française permettrait-elle d’en créer les conditions? J’ai bien peur que ce ne soit exactement l’inverse.

Tab
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je partage le point de vue de Geneviève

Stéphane Baron
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Mon cher Olivier, on ne peut qu’adhérer aux principes forts et exigeants que tu rappelles dans ton article.
Et en effet le cynisme d’Assad vaut bien celui de bien d’autres dictateurs du passé et hélas du présent.
Toutefois, les démocraties doivent avoir pour priorité absolue la neutralisation totale des des potentiels chimiques des forces armées officielles ou non offocielles partout dans le monde.
Or dans le cas Syrien, il semblerait (au conditionnel) que l’usage d’armes chimiques (Cf les récentes déclarations de Carla Del Ponte) ou bien encore d’exactions et de crimes monstrueux envers des communautés minoritaires (je parle là par ex des syriens chrétiens massacrés par des factions rebelles) soit le fait des deux camps !
Soulignons aussi que la guerre très mal gérée en Lybie a laissé des traces (ainsi que la guerre en Irak à moindre échelle) : des tonnes de matériels de guerre conventionnels ou chimiques voire biologiques ont tout simplement disparu et on ne sait qui les a récupéré …
Une fois de plus, le manichéisme n’est pas de mise d’autant que derrière la Syrie se profile l’Iran pour certains stratèges va t’en guerre.
Pour ma part, j’attends de la France qu’elle ne se lance pas aveuglément dans une croisade unidirectionnelle qui nous ferait croire que les méchants ne sont que d’un côté, intervenons de façon juste et équilibrée pour protéger les innocents contre les fous des deux camps.
Amitiés,

Stéphane Baron
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Coucou à Geneviève qui écrivait en même temps que moi 🙂
Son message est complémentaire au mien sous certains angles
Amitiés à vous deux

Dan G.
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Plusieurs remarques.
1- Les opinions ont digéré la notion de « real politik ». « L’autre » n’a plus de valeur en soi. Seulement l’intérêt (économique, en fait) qu’il peut représenter. Ce mode de pensée a toujours existé, me sera t-il répondu. Sauf que c’est le plus répandu aujourd’hui en occident, Auquel il faut ajouter un niveau de repli sur soi rarement atteint. Je ne crois pas que les opinions demandent à être convaincues. Je crois malheureusement qu’elles sont devenues basiquement cyniques.

2- L’utilisation de l’arme chimique comme justification pour une intervention ne tient pas pour 2 raisons. La première, la plus simple, est que la Syrie n’a pas signé la Convention de 1993 pour
l’interdiction des armes chimiques (initiée par Miterrand d’ailleurs). Donc pas de justification légale. La seconde est que les services français ont à ce jour dénombré moins de 300 morts. On en est à 110 000 morts en Syrie. Donc l’utilisation de l’arme chimique a fait en nombre très peu de dégâts. Donc pas de justification sur les base des conséquences humaines de cette utilisation. Je note en passant qu’à nos yeux, on peut tuer 110 000 personnes impunément tant que c’est fait à la mitraillette.

3- Tant que l’ONU ne disposera pas d’une force armée propre, pour agir à partir d’un certain seuil, elle continuera à suivre le chemin de la SDN. « la Société Des Nations est très efficace quand les moineaux crient, mais plus du tout quand les aigles attaquent » a dit Mussolini. Il savait de quoi il parlait.

4- La vrai menace sur la sécurité du monde : les droits de veto russe et chinois. Comment des états non démocratiques peuvent-ils avoir un droit de veto dans un système démocratique (l’ONU)? De ce point de vue , même une assemblée de copropriétaires est plus efficace.

5- L’article 2 de la convention européenne des droits de l’homme qui parle du droit à la vie stipule, entre autres, que :  » pour réprimer, conformément à la loi, une émeute ou une insurrection », on peut donner la mort si c’est absolument nécessaire. Certains pourraient dire, avec raison, que ce qui se passe en Syrie est une insurrection. Certes mais l’article 2 fait partie d’un ensemble de droits à considérer ensemble et ne prend du sens que dans ce cadre là.

6- Considérer que le Monde au XXI siècle qui voit la mort de centaines de milliers de personnes est en sécurité, c’est considéré de fait que ce peuple (qui n’est pas en sécurité) ne fait pas partie du Monde, et que le Monde est constitué par les peuples « en sécurité » , c’est à dire globalement les démocraties.

En fait, s’il faut renverser le plateau (et il faut le faire), ce n’est pas pour une « prétendue » sécurité du Monde.

Soit, nous sommes partisans d’un relativisme culturel qui ferait qu’on ne peut observer la situation syrienne avec des yeux d’ici et dans ce cas, on ne peut juger de ce qui est bon ou non, et que donc on ne peut pas agir.
Soit nous croyons en la valeur universelle des droits de l’homme tel qu’exprimée dans la Convention Européenne des Droits de l’Homme, sorte « d’essence » de notre morale avant d’être une source de droit. Dans ce cas, ce que le gouvernement syrien fait est absolument/complètement inacceptable et il faut y mettre un terme.

En somme, soit ils ne sont pas des hommes comme nous, soit ils sont des hommes comme nous.
Mon cher Olivier, la réponse n’est pas politique. Elle ne l’est jamais. Elle est morale.

Bertrand Carlin
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Nous n’avons pas les mêmes renseignements que lui, et je pense que c’est un homme raisonné qui ne prendra pas sa décision à la légère, mais si le Président de la République décide d’intervenir c’est qu’il aura je pense de bonnes raisons tactiques.

D’un moins de vue « idéologique » (je n’aime pas ce mot), concernant le changement de régime, de niveau de vie vie et de libertés des populations (et mon raisonnement vaut pour l’Irak, la Lybie, l’Egypte, la Tunisie et autres exemples récents…), nous français, peuple ô combien nombriliste mais à la mémoire courte, n’oublions pas que la Révolution Française s’est soldée par la Terreur, l’arrivée de Napoléon et de l’Empire, le retour de la Monarchie, puis de nouveau l’Empire, le tout entrecoupé de 2 Républiques pas des plus démocratiques. Il a fallu près d’un siècle pour que le peuple français (enfin sa moitié masculine pendant encore 70 ans) soit réellement souverain.
Alors même si en deux siècles le Monde a bien changé dans son fonctionnement les mutations de sociétés resteront malgré tout très longues à se mettre en place.
Mais si il n’y a pas un élément déclencheur, rien se passera. Alors pourquoi les peuples précédemment cités et leur société muteraient plus rapidement que la France du XIXe siècle et que la démocratie s’y installerait sans accroc et d’un coup d’un seul?
Donc de ce point de vue, je soutiendrais une intervention d’une large coopération internationale en Syrie.
De la même façon, j’estime qu’il faudrait alors intervenir dans tous les pays dirigés par des dictateurs qui bafouent les libertés collectives et individuelles, qui enferment arbitrairement, qui torturent et qui assassinent.
Car, mon cher Olivier, je pense qu’un dictateur ne franchit pas la ligne rouge à partir du moment où il gaze son peuple. Il l’a déjà franchie quand il opprime, enferme, torture et assassine son peuple, ses enfants, ses femmes, ses vieillards et ses hommes.

Geneviève Wortham
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Salut Stéphane, décidément, nous fréquentons les mêmes zones 🙂 Olivier a raison de ne pas placer le débat sur le terrain de la morale, sinon, comme le dit Bertrand, il nous faudrait intervenir dans de multiples pays. Il vaut mieux considérer cette intervention du point de vue de l’efficacité. Qui est pour le moins douteuse.

Stéphane Baron
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Merci Geneviève et je constate qu’au fil du temps nous sommes de plus en plus d’accord 😉
Je prolongerai ton propos en pensant que l’efficacité à court terme est très incertaine et qu’à long terme ça va donner un embrasement, le mieux serait d’arriver à un compromis politique avec la Russie qui accepterait d’intervenir dans une mission humanitaire et d’apaisement.
Les va t’en guerre pensent probablement qu’une guerre en Syrie permettrait de se faire la main avant l’Iran étant donné que le niveau et le type d’armements de ces deux pays semblent assez proches, ces idéologues à la Richard Perle sont de dangereux fanatiques, eux aussi …

Geneviève Wortham
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« Les va t’en guerre pensent probablement qu’une guerre en Syrie permettrait de se faire la main avant l’Iran ». Je pense comme toi, en particulier les Etats-Unis, qui interviennent toujours en fonction de leurs intérêts économiques et politiques. Notre attitude suiviste par rapport à ce pays qui se veut le gendarme du monde est d’autant moins compréhensible pour un gouvernement de gauche.

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