Le rêve français de François Hollande

« Le rêve français », discours et entretien, sera en librairie à partir du 25 août prochain.

Etre « l’homme d’un discours » est à la portée de beaucoup. Affaire de circonstances. Affaire de mots qui saisissent opportunément nos maux.

Qui ne s’est reconnu dans ceux de Chirac en 2002 lorsque au sommet de la terre à Johannesburg, il déplorait que la « maison brûle » tandis que nous « regardons ailleurs » ? Qui n’a ressenti une sincère fierté lorsque Villepin lors de la crise irakienne en 2003, évoqua à la tribune de l’ONU « un vieux pays, la France, d’un vieux continent » qui souhaitait donner la priorité au désarmement dans la paix ?
Nicolas Sarkozy lui-même suscita l’adhésion lorsqu’en 2008 à Toulon il proposa de « refonder le capitalisme » et de sanctionner « les responsables du naufrage » financier.

Chacun sait ce qu’il est advenu depuis de ces mots : La maison continue de brûler et l’urgence écologique est renvoyée à des jours meilleurs ; nous ne sommes pas partis en Irak mais nos soldats continuent de mourir en Afghanistan ; les promesses de régulation du capitalisme n’ont pas connu de suite, les contribuables ont sauvé les banques, mais ce sont elles qui aujourd’hui spéculent contre les dettes des Etats…

Dès lors pourquoi accorder du crédit au « rêve français » dont le sommaire est composé aux deux tiers de la compilation des discours prononcés par François Hollande depuis deux ans ? Qu’est-ce qui distingue un discours de ses semblables ? Pourquoi accorder du crédit à un auteur et pas aux autres ?

C’est tout l’intérêt de ce livre. François Hollande n’est pas l’homme d’un discours, il est l’homme d’une cohérence et d’une continuité. Là où Nicolas Sarkozy navigue ballotté par les vents, un jour chantre des subprimes à la française, le lendemain thuriféraire de la régulation, François hollande maintient son cap. De réunion en meeting, il ne varie pas. La crédibilité c’est quand la parole prononcée devient une parole qui marque et qui engage.

De François Hollande, il est possible de contester le chemin, mais force est de lui reconnaître une constance et une vision.

La période estivale marquée par la crise de la dette, le retour du débat fiscal et l’impatience de la jeunesse lorsqu’elle est privée de perspectives (des indignés espagnols, aux déclassés de Tottenham en passant par les jeunes arabes qui de Tunisie en Syrie rythment l’été arabe) donnent un relief particulier à ce que François Hollande répète inlassablement.

Que dit-il depuis plusieurs années ?

La dette pèse d’un poids insupportable. Elle grève nos marges de manœuvres d’aujourd’hui et menace les générations qui viennent. Elle est une donnée incontournable du débat public. Changer la réalité suppose de la regarder en face.

Pour retrouver des moyens de financer l’action publique, d’assurer l’objectif de justice et résorber le poids des déficits, il faut une ample réforme fiscale qui valorise l’effort, le travail, l’investissement, la recherche et pénalise la rente.

Dans un contexte budgétaire tendu, il faut se tenir à une priorité. François Hollande a fixé celle de la jeunesse. Pour chaque acte gouvernemental demain, la question des jeunes sera posée comme préalable. Parce que la promesse républicaine c’est de permettre à chaque nouvelle génération de vivre mieux que la précédente. Parce que s’appuyer sur la jeunesse c’est la seule façon de rester compétitifs face aux pays émergents qui ont déjà fait ce choix.

Plus largement, François Hollande revient dans son livre sur sa conception de la gauche, de la République, de la France, qu’il replace dans le fil de notre Histoire : « La France n’avance que quand elle est portée par une grande ambition. Je propose de reprendre ce rêve français, celui qui a été ébauché par l’esprit des Lumières au XVIIIe siècle, celui qui a été dessiné par les révolutionnaires en 1789, ce rêve qui s’est affirmé dans la fondation de la République, qui s’est élargi et renouvelé avec la Résistance et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce rêve qui a pris une forme nouvelle avec la victoire de François Mitterrand en 1981. Ce rêve de progrès, d’égalité, de justice, ce rêve de partage, ce rêve de force collective et de destins individuels qui s’unissent pour faire la France. »

François Hollande n’écrit pas à partir d’une page blanche. Il ne cherche pas les ruptures artificielles. Il ne joue pas les hommes providentiels. Le monde change, les problèmes changent, la gauche doit changer. Mais l’inspiration demeure celle du rêve français. On ne s’égare jamais à creuser son sillon dans les traces des meilleures moissons.

Une affaire d’Etat

Eté 2008. Ma secrétaire me passe Bernard Tapie.

Allo ? C’est Bernard ! Comment vas-tu ?

Le ton est volontairement complice, le tutoiement de rigueur. J’ai l’impression de parler à la marionnette des Guignols… Cette pseudo connivence est d’autant plus décalée que nous ne nous sommes jamais vus ni parlés… Bernard Tapie cherche à savoir ce que trament les socialistes. L’homme d’affaires est aux aguets. Il vient de recevoir 285 millions d’Euros dont 45 au titre de « préjudice moral ».

Cette sentence arbitrale a en effet été immédiatement contestée publiquement. Pourquoi avoir, au lendemain de l’élection présidentielle de 2007, interrompu la procédure traditionnelle alors que le CDR (représentant les intérêts du Crédit Lyonnais) était en passe de remporter la bataille judiciaire ? Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi l’arbitrage, procédure privée de règlement des litiges ? Pourquoi n’a-t-il pas saisi préalablement le Parlement comme l’a rappelé la Cour des Comptes ? Pourquoi une fois la sentence rendue, Christine Lagarde, ministre de tutelle, n’a-t-elle pas utilisé son droit de recours alors que la décision était disproportionnée et en contradiction totale avec ce que la Cour de Cassation préconisait ? Pourquoi tant d’empressement au cœur de l’été pour obtenir l’exequatur de la sentence ?

Les zones d’ombres sont légion. Les révélations successives du Canard Enchaîné ont montré que les Hauts fonctionnaires siégeant au sein de l’EPFR (établissement public coiffant le CDR) agissaient sur ordre.

Le sentiment général est que derrière cette histoire se cache une affaire d’Etat. C’est la raison pour laquelle Jean-Marc Ayrault et les députés socialistes, radicaux et citoyens ont décidé de se lancer dans une bataille judiciaire afin de permettre à la justice de faire émerger la vérité. La porte administrative nous a été refermée pour absence d’« intérêt à agir »? Nous prenons en avril dernier celle de la Cour de justice de la République (qui est seule habilitée à juger des actes d’un ministre dans l’exercice de ses fonctions). Jean-Marc Ayrault et 8 députés du groupe saisissent donc Jean-Louis Nadal, procureur général de la Cour de cassation, qui a le pouvoir de transmettre le dossier à la commission des requêtes de la Cour de justice de la République. Cette Commission, composée de 7 magistrats parmi les plus élevés dans l’ordre judiciaire (Cour de cassation, Conseil d’Etat, Cour de cassation), détient la possibilité de faire instruire – ou non – le dossier.

Le 29 juin, Christine Lagarde est « exfiltrée » vers le FMI. Le président peut ainsi espérer faire d’une pierre, deux coups : conserver le siège de directeur général du FMI à un ressortissant français et sortir la ministre des Finances du jeu politique national et – au moins pouvait-il l’escompter – judiciaire…

Chacun peut imaginer la pression qui pèse depuis sur les magistrats de la commission des requêtes. Chacun comprendra donc, réciproquement, la portée de leur décision d’ouvrir une enquête : Si le dossier était vide, si les soupçons n’étaient pas nombreux et convergents, aucun d’entre eux n’aurait pris un risque tout à la fois pour sa carrière et pour la France au FMI. Leur décision est intervenue un 4 août, coïncidence calendaire qui rappelle utilement aux puissants qu’il existe aujourd’hui des magistrats qui considèrent que l’abolition des privilèges repose aujourd’hui sur une justice impartiale.

Les incriminations retenues sont extrêmement graves : complicité de faux et complicité de détournement de fonds publics. Il s’agit de crimes, pas de délits. Si ce n’était une ministre qui était en cause, ces charges relèveraient d’une cour d’assises.

La question qui reste posée maintenant est celle du réseau de complicité qui a pu conduire à de telles décisions. Madame Lagarde déclarait en juillet 2008 : « Est-ce que vous croyez que j’ai une tête à être copine avec Bernard Tapie? », Etait-ce le simple démenti de toute connivence avec l’ancien patron d’Adidas ou une manière de détourner les regards vers le responsable en chef de ce vraisemblable scandale ?

La directrice générale du FMI aura désormais l’occasion de s’en expliquer au cours de l’instruction qui va s’ouvrir.