Les calculs de Nicolas Sarkozy après le vote sur les retraites

Jeudi 28 octobre. Il n’est pas quatorze heures. Quelque part entre Concorde et République. Ils sont au bout du wagon mais leur enthousiasme est si communicatif que le reste de la rame s’est tourné vers eux. Ils sont trois étudiants qui arborent un brassard de coton jaune. Sur la banquette qui leur fait face, une septuagénaire aux longs cheveux teintés de noir a entamé la conversation. De leurs vingt ans, ils veulent faire un engagement. Ils s’enflamment et commentent les arguments qui leur sont opposés.
–    On nous parle des autres pays, mais si la France a aussi bien résisté à la crise c’est justement parce que nous avons un modèle social plus performant. Les autres pays, ils réfléchissent à la manière de nous imiter, et nous pendant ce temps là on nous demande de nous aligner sur ce qu’il y a de moins social !
–    Comment on va faire pour trouver du boulot si les plus anciens doivent travailler plus longtemps. Et d’ailleurs les vieux ils ont déjà du mal à en trouver eux-mêmes, du boulot, après cinquante ans.

Ils parlent comme des mitraillettes. Parfois ils s’égarent dans les comparaisons historiques…
–   Justement Obama, il vient de réformer le système de santé américain, et bien les Républicains, ils tentent de le discréditer comme ils ont fait pour Allende au Chili, assène le jeune homme qui porte un sac kaki marqué CCCP en bandoulière.
La mamie ne peut s’empêcher de lui retourner dans un sourire qu’elle « espère que cela finira moins mal »

A République ils joignent leur énergie au flot des manifestants qui remontent des galeries vers la surface. Dehors le soleil, l’odeur entêtante des merguez grillées et déjà les sonos qui crachent les tubes de cet automne social.

Incontestablement il y a moins de monde pour ce septième rendez-vous avec la rue. La veille, le vote définitif de la loi par l’Assemblée Nationale a cassé l’élan. La foule est moins compacte. Elle est surtout moins joyeuse. L’amertume monte. L’extrême gauche tente de la canaliser en la radicalisant. Les amis d’Arlette ont affiché sur le parcours des panneaux qui affirment « ce que le Parlement a fait, la rue peut le défaire ». Le NPA appelle à la grève générale jusqu’à la victoire.

Les mines sont plus grises. On lève encore le poing, mais les yeux sont baissés. Il y a l’humiliation de s’être battus sans avoir rien obtenu. Il y a la colère d’avoir perdu des jours de salaires sans avoir été entendus, alors même que tous les sondages témoignaient de l’écrasant soutien au mouvement social.

Les syndicats ont conduit le mouvement avec beaucoup de sang-froid et de sens des responsabilités. Elles ne sont pas payées de retour. Elles aussi ont pu espérer une autre sortie de crise. Elles ont pu croire que le vieux conseiller Soubie saurait rappeler au Président la nécessité de ne pas envoyer vers un mur les organisations de salariés, indispensables au dialogue social. Qu’il saurait trouver les mots pour convaincre de l’intérêt de maintenir la crédibilité de confédérations interprofessionnelles qui ont la mémoire de l’histoire sociale, qui sont capables d’organiser une confrontation pacifique et savent rechercher le compromis. C’est toujours une faute que de se priver d’interlocuteurs qui ont la culture de la négociation.

Dans son bureau de l’Elysée, Nicolas Sarkozy a fait un autre calcul. Le président est déjà en campagne pour sa réélection. Comme la dernière fois, il procède méthodiquement, par étape, à la conquête des Français, découpés scientifiquement en segments d’opinion. Il y a eu Grenoble pour rassurer les électeurs du FN. Il y a maintenant la réforme des retraites pour réconforter le cœur de l’électorat de droite sur sa fermeté et sa capacité à agir. C’est sur ces Français-là que le chef de l’Etat a l’œil rivé en cette fin octobre.

Aux autres, il prépare une autre séquence. Celle qui viendra après le remaniement ministériel. Depuis plusieurs jours déjà, les ministres répètent à l’envie que la période qui vient sera « sociale ». Maintenant que l’essentiel a été acté, la table des négociations va pouvoir s’ouvrir…

De son fauteuil, Nicolas Sarkozy jette un œil sur les notes qui lui sont adressées sur l’état du mouvement. Il guette les premières lézardes. Il savoure ce moment où la gauche de la gauche tentera de maintenir des mouvements minoritaires et radicalisés qui s’opposeront à la gauche de gouvernement toujours trop tiède et suspecte de ne pas vouloir se battre jusqu’au dernier sang.

Après avoir cru à la résignation des Français au printemps, cherché à prendre de vitesse la contestation l’été venu, il compte maintenant sur la division syndicale et politique.

Tout l’enjeu pour la gauche est là. Maintenir son unité pour faire de 2012 le point de départ d’un nouveau projet. En l’absence de quoi, nous entrerions dans un très long hiver social.

Commentaires

Franck Payonne
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Très beau texte d’ olivier Faure, je n’ est rien d’ autre à dire. C’est en 2012 c’est certain que la gauche ne doit pas être gauch dans le mauvais sens du terme, tout les ingrédients sont là pour sa victoire, le seul problème, c’est de trouver le ou la bonne cuisinière pour le menu démocratique de la liberté, l’ égalité et la fraternité retrouvés

Estelle Picard
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Un texte vraiment très bien écrit Olivier en prise avec la réalité sociale du moment. A la gauche d’être au rdv que tu fixes. Le PS a une lourde responsabilité, la réforme de la retraite sera au coeur du débat en 2012. Il faudra porter une parole forte et des posiitons sans ambiguités.

Jean
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Saluons le combat des salariés de la raffinerie de grandpuit ami seine et marnais

Pierre Talhouarn
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Le projet officiel du Parti Socialiste (qui n’a d’ailleurs pas du tout été discuté avec les adhérents, auxquels je fais partie) consiste à faire passer l’âge de départ à la retraite à 61 ans et demi (au lieu de 62 pour l’UMP), ou bien de devoir subir une décote. Alors que les pensions sont déjà dramatiquement basses.

Ce projet cautionne la loi Fillon de 2003 qui augmente la durée de cotisation, et s’inscrit dans la logique de destructions des acquis sociaux. Il y a certes l’idée de taxer les revenus du capital, mais de façon tout-à-fait marginale.

Je pense que les citoyens attendent du Parti Socialiste non pas qu’il propose une « moindre casse » que l’UMP, mais qu’il soit vecteur de progrès social…

Jean
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Je suis désolé de vous contredire Pierre mais le projet du ps donne la possibilité de partir à soixante ans. Les seuils de 60 ans et de 65 aans (retraite tuaax pleins ) sont garantis. Rien ne change les concernant. Ce qui est proposé concerne le financement et la pénibilité fait varier la durée de cotisation.

catherine
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il est dommage que le mouvement social se soit essouflé. il est certain que les centrales syndicales n’ont pas fait le forcing c’est incompréhensible. On ne peut même plus compter sur les syndicats, pourquoi le transport et les camioneurs n’ont pas joué le jeu?qu’en pensent les socialistes?

Olivier Faure
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Attention à ne pas faire porter la responsabilité sur les syndicats. Ce n’est pas les centrales ouvrières qui ont appelé à la démobilisation. Le 28 c’est un fait il y avait moins de monde dans les rues, moins de grévistes aussi.
Pourquoi? parce que le pouvoir est resté sourd. Que le vote est intervenu. Et que les grévistes paient comptant les jours de grèves.
Le gouvernement attend maintenant avec gourmandise que les 70% de Français qui se sont opposés à sa réforme s’opposent entre eux. Entre ceux qui estiment que le Parlement a tranché et que le rendez-vous est maintenant 20102 et ceux qui rêvent de rééditer l’exploit du CPE. Nous ne sommes pas obligés de leur offrir ce plaisir là.

Estelle Picard
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Ce n’est pas parce que les mouvements de blocage ont diminué qu’il n’existe plus d’opposition à la réforme des retraites. Il est clair que cette réforme ne passe pas chez les français et le coup de passe de sarko avec son remaniement pour changer de sujet ne marche pas.. Ca marche tellement pas que Fillon revient dans la course..
Lors de la campagne cette question sera à nouveau au coeur du débat. Le parti socialiste saura prendre toute sa place dans le débat puisqu’il a son propre projet.

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