La nuit du Fouquet’s (Tome 2)

Pour le président, tout a commencé cette nuit-là. Celle du 6 mai 2007. Celle de sa victoire, de sa consécration, de son apothéose. Pour cet homme qui n’avait jamais fait mystère de ses ambitions, ce fût la nuit d’un rêve éveillé, celui de sa vie. Pour partager son ivresse, le président avait fait réserver le Fouquet’s. Ainsi le grand restaurant du 99 avenue des Champs Elysées accueillit, au coeur du triangle bling bling parisien, les amis du nouveau souverain. Les vrais. Ceux qui comptent. Pas ceux qui, massés à la Concorde, attendaient « leur » président en chantant à tue-tête les refrains entonnés par Enrico macias, Mireille Mathieu et Jane Manson.

Ce soir-là le Ghota de la finance, de la presse, du CAC 40 fêtait Nicolas et Cécilia. Vincent Bolloré offrit au nouveau couple présidentiel l’hospitalité et le confort de son yacht « le Paloma » pendant que Rachida Dati passait de groupe en groupe en servant son sourire étincellant.

Cette nuit-là, le président ne l’a jamais oubliée. Comment le pourrait-il?

Le 7 octobre, à bien des égards sera la seconde nuit du Fouquet’s. A 21h30,  l’Assemblée Nationale débattra en effet d’un projet emblématique d’une politique et d’une pratique du pouvoir qui confinent au népotisme. On y discutera d’un projet de loi d’un genre nouveau : un projet que rien ne justifie. Un projet sans cause officielle. Je veux parler du projet de libéralisation des jeux en ligne (aujourd’hui les jeux sont un monopole d’Etat).

Y aurait-il une obligation qui nous viendrait d’un traité européen signé par mégarde?
La réponse est non. Le gouvernement prétextait une contrainte communautaire, mais depuis le 8 septembre dernier, nous savons qu’il n’en est rien. La Cour européenne de justice a en effet justifié l’interdiction faite par le Portugal à la société autrichienne Bwin de proposer des jeux de hasard sur Internet dans ce pays.

Y aurait-il un problème de gestion du monopole de la Française des jeux ?
Pas davantage. Jusqu’ici la Française des jeux exerce un monopole au nom de l’ordre public et de l’intérêt général. L’ensemble de ses recettes font l’objet d’une fiscalité propre. Pour parler clair, la Française des Jeux distribue ses bénéfices entre les gagnants (61%) et l’Etat (28%), le solde restant à la Française des jeux.
Alors comment comprendre que le président de la République organise la concurrence, et donc la perte de bénéfices pour la Française au moment où il explique que « les caisses sont vides » ?
Comment expliquer que cet argent est superflu alors que le gouvernement s’apprête à faire les poches des accidentés du travail ou à taxer les indemnités de départ des préretraités volontaires ? Aujourd’hui la Française verse par exemple 126 millions à la sécurité sociale. Comment ne pas rapprocher cette somme des 150 millions attendus de la taxe sur les accidentés du travail ?

Si aucune raison officielle n’existe, c’est sans doute parce qu’il faut la rechercher ailleurs. La réponse elle est à rechercher dans le petit livre écrit par Ariane Chemin et Judith Perrignon au lendemain de la soirée du 6 mai 2007 : « La nuit du Fouquet’s ». Aujourd’hui, ils ont la confirmation de l’amitié et de la générosité du Président. Alors que le pays traverse une crise sans précédent, le premier projet de loi important de la session ordinaire a pour objet d’ouvrir à quelques grands patrons un marché exponentiel, celui des jeux en ligne !

Qui sont en effet celles et ceux qui pressent le Parlement de légiférer sur ce sujet ? Stephane Courbit, Alain Minc, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré, Arthur, Patrick Le Lay, Martin Bouygues, Dominique Desseigne et François Pinault… Leur point commun : être des amis proches du pouvoir et d’avoir tous été présents la « nuit du Fouquet’s ». Casinotiers, financiers, patrons de presse, producteurs, ils sont tous là ; prêts à conquérir un nouveau marché. Demain on autorisera la publicité à la télévision, à la radio, et il sera possible de lancer des paris sur le score final, l’auteur du premier but, le nombre de cartons jaunes… Il suffira aux spectateurs internautes d’un click, puis d’un autre, suivi de nombreux autres pour d’abord espérer gagner, puis espérer se refaire, et enfin maudire la défaite.

A ce jeu, ils seront juste quelques-uns à ne jamais perdre. N’oubliez pas leurs noms. A eux rien n’est jamais refusé. Ni la fortune ni les honneurs. Tout leur est dû. Ce sont les amis du Président.

Commentaires

sandra
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Moi j’ai pas la même information concernant l’ouverture à la concurrence dans ce domaine via l’europe…J’ai même lu dans « corse matin » que l’état a été plusieurs fois mis en effraction pour monopole dans les activités de jeu… (D’ou nécessité d’ouvrir à la concurrence. De plus, les jeux dans le droit européen sont qualifiés d’activité de prestation de services.)
Peut etre y a t-il un changement avec le cas récent du portugal que vous évoquez (pour moi ce serait une décision vraiment contestable , en quoi le monopole d’état sur les jeux se justifie t-il ? )

Alors bien sur , je suis d’accord avec vous sur le fait que sarko a plein d’amis qui vont surement bien en profiter.

Enfin , sur le plan de l’éthique, je ne vois pas en quoi c’est mieux le monopole de la française des jeux (les jeux c’est quand même pas un service public !!!) que l’éclatement de ce marché.

Arnaud Picard
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J’ajoute que la française des jeux mène une politique envers le consommateur aussi agressive que ce que font des privés dans ce domaine ; en matière de pubs, d’incitations…
Ainsi la question du monopole public me parait injustfié sur le plan moral.

Et de +, l’Etat s’y retrouve de la même manière car les profits du fait de l’ouverture ne vont pas baisser pour FDJ (le chiffre d’affaires de la FDJ qui a explosé ces dernières années : 5 milliards en 95 , 12 milliards en prévision en 2009 !!!)…
Au contraire,il y a une explosion dans ce marché en plein essort,l’état y trouvera son compte (toujours à travers à la fdj et en taxant aussi les nouveaux groupes) …
Monopole public donc injustifié sur le plan financier.

Arnaud Picard
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(suite)

Pour répondre à sandra,
2 solutions alternatives apparaisent :
soit :

– on reconnait que la FDJ mène une gestion contre l’intérêt public , et on va jusqu’au bout de cette logique en ouvrant le marché.
On considère alors que la gestion des jeux n’est pas une mission des pouvoirs publics, on ne cherche dès lors qu’à intervenir sur les excès de ce marché.

– les pouvoirs publics prennent véritablement cet enjeu au sérieux. On décide alors de réguler véritablement ce marché( en allemagne, on était aller jusqu’à l’interdiction des jeux en ligne)
Il faut alors changer la nature même de la française des jeux autour de règles beaucoup plus contraignantes.

C’est la proposition de la fondation terranova,on peut la retrouver dans le détail sur ce lien :
http://www.tnova.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=225

jean michel
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Y’en a que pour les amis de sarko ça s’est sûr…

Par contre , faut pas trop que l’état se mêle des jeux , on ne peut déjà plus fumer en public, on est filmé partout et fiché à ne plus en savoir que f… BASTA !
on va peut etre encore nous êmpecher de jouer…et qui n’a pas déja joué au poker fait un pari en ligne ?

Amandine Janiaud
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Bien sûr ce projet de loi est fait pour remercier les amis de Sarko etc,mais si on s’intéresse réellement à cette question de société, il faut le faire jusqu’au bout et la situation actuelle est loin d’être satisfaisante. Je trouve qu’il y a quand même beaucoup d’hypocrisie à la Française des Jeux. Se soucie-t-elle vraiment de l’intérêt des joueurs, des risques d’addiction et de l’ordre public en mettant en place des jeux comme le Rapido, avec un tirage en direct à plusieurs euros toutes les 5 minutes (soit 250 par jour!!), au point que certains y passent la journée à dépenser leur RMI ou leur retraite, dans les bars ou même en ligne? J’en doute fort…

Jean-Philippe T
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Intéressant les commentaires précédents. Je crois pouvoir vous dire (en vous renvoyant à ce que Terra Nova a écrit sur le sujet, qui est clair et précis : http://www.tnova.fr) :
1) que le principe du monopole n’est pas du tout euro-INcompatible. Ce sont les délires de la commission et du commissaire mc Creevy qui l’ont fait penser. l’arrêt de la CJCE sur la Santa Casa portugaise clot le débat.
2) qu’il y avait quand meme un problème dans la gestion commerciale trop offensive de la FDJ (pub notamment vers les enfants…).
3) que, en faisant ce qu’il fait, le gouvernement sert les lobbys de la nuit du Fouquets
4) que la gauche aura bien du mal à défaire ce que la droite fait : quand le statut de la Poste aura été changé; quand les jeux seront libéralisés… les verrous auront sautés et on ne reviendra pas en arrière (voir pour EDF…). c’est donc grave.

admin
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En réponse à Arnaud, je partage ce qu’écrit Jean-Philippe, le groupe socialiste a déposé des amendements visant au « recentrage » des activités de la Française.
Pour suivre ce que dit Amandine, le projet de loi c’est Rapido puissance 1000. Pas de limite des engagements en ligne, incitation constante par la télé ou la radio.
Ce n’est plus « travailler plus pour gagner plus » c’est « jouer plus pour beaucoup perdre »…
Lorsque l’on sait que les principales victimes d’addiction au jeu se recrutent déjà parmi les chômeurs et la classe populaires…

Arnaud Picard
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@admin

je peux entendre votre réponse… mais ce n’est pas un simple recentrage qui est nécessaire, c’est une redéfinition totale de l’activité de la FDJ qu’il faut entreprendre si on veut aller vers ce chemin de la régularisation des jeux. (en cause, la nature de leurs jeux proprement dits mais aussi la communication très agressive de la FDJ également à la TV, envers la jeunesse…bref quasi la même chose que ce que vous évoquez quand vous parlez du privé)

Enfin, ce que je ne supportais pas dans cette histoire de monopole de l’Etat dans ce domaine, c’est l’ hypocrisie des pouvoirs publics. A la fois, on engrange avec la FDJ des bénéfices records avec des techniques dignes d’entrepreneurs privés sans aucun souci du consommateur, et ensuite on venait se plaindre en évoquant la morale ; et on nous disait ah non l’état doit avoir le monopole.
Mais monopole pour quoi faire ?

Les petits aménagements concernant la FDJ sont insuffisants, c’est pour cela que j’insiste, il n’y a que deux voies possibles. Une réforme totale (à la manière de terranova) Ou une ouverture encadrée du marché des jeux avec un etat que les jeux , ce n’est pas sa mission…

Arnaud Picard
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@admin

une question un peu provocatrice : vous préférez un ménage qui s’endette en jouant avec les jeux de l’Etat , ceux de la FDJ ( et ils sont nombreux !) ou le même ménage, le même endettement avec les jeux de ubi….ou …..etc ?

Alors bien sur vous avez raison , les amis de sarko…je comprends.

Mais ou est l’intérêt général là dedans ? Ou est la morale quand l’Etat se conduit déjà comme un entrepreneur privé ?

admin
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A Arnaud. Nous sommes d’accord, le seul moyen de justifier le maintien du monopole, c’est la réorientation de celui-ci dans une optique de véritable service public et non dans une pure perspective de rentrées fiscales. Sur ce point, les députés du groupe SRC dénoncent le choix du gouvernement de rattacher ce texte au Ministère du Budget.
Nous proposons plus généralement une réforme de la Française des Jeux et du PMU permettant un meilleur encadrement des joueurs pathologiques, une meilleure répartition des sommes à destination du sport amateur, un juste financement de la filière équine et une lutte sans complaisance contre des opérateurs illégaux sans scrupules.

Pour finir, et répondre à ta provocation. Faut-il préférer qu’un ménage se ruine avec l’Etat ou avec le secteur privé? la bonne réponse est évidemment qu’il ne se ruine pas.
Ceci écrit il n’est pas indifférent de savoir où vont les bénéfices tirés des jeux. Je préfère que l’argent des joueurs parte à la sécurité sociale plutôt que dans les caisses d’Arthur ou d’un autre.

Arnaud Picard
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Merci Olivier, je savais bien que la gauche bossait…

Pour finir, je suis pas encore complètement convaincu quand même sur l’idée d’un grand service public du jeu …

admin
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@ Arnaud : Il faut bien qu’il y ait une limite à mon pouvoir de conviction 😉

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